Collectif Sauvons France Ô
© France Ô

Le gouvernement a annoncé la suppression de France Ô en 2020 dans le cadre de la réforme de l’audiovisuel. Le collectif « Sauvons France Ô » s’est mis en marche pour sauver la chaîne ultramarine et les emplois affiliés. 

A l’annonce de la suppression de la chaîne ultramarine, des journalistes de France Ô se sont réunis dans le collectif « Sauvons France Ô » pour résister à la disparition qui se profilait. Emmanuel Macron s’était pourtant prononcé le 8 avril 2017 en faveur du maintien de la chaîne ultramarine sur la TNT lors d’une rencontre avec des associations d’Outre-mer. « France Ô sera maintenue, il n’y aura pas de suppression de France Ô. Je l’ai dit, je pense qu’il y a une multiplication de chaînes qui parfois ne se justifiaient pas, mais France Ô a un programme et a une justification pleine et entière » avait-il déclaré.

Une fois élu, le discours d’Emmanuel Macron a radicalement changé sur le sort de France Ô. La suppression de la chaîne ultramarine s’est imposée comme inéluctable dans le cadre de la réforme de l’audiovisuel public avec une économie de 30 millions sur le budget annuel de France Télévisions, d’après Les Echos.

Les étapes du processus de suppression de France Ô

  • 27 juin 2018 : réunion de la délégation aux Outre-mer de l’Assemblée nationale qui adopte à l’unanimité une motion demandant le maintien de France Ô sur la TNT
  • 28 juin 2018 : le Président de la République annonce la fin de France Ô à mots couverts dans sa conclusion des assises des Outre-mer. Il demande l’ouverture d’une concertation sur l’avenir de la chaîne publique ultramarine qui semble alors en péril.
  • fin juin 2018 : Françoise Nyssen ouvre une réflexion sur l’avenir de France Ô
  • 19 juillet 2018 : le gouvernement annonce la suppression de France Ô de la TNT dans le cadre de la réforme de l’audiovisuel public
  • décembre 2018 : la délégation sénatoriale lance une consultation sur la représentation et la visibilité des outre-mer dans l’audiovisuel public

Les 3 promesses du gouvernement pour pallier la suppression de France Ô 

  • Le renforcement des médias publics ultramarins (réseau radio et TV Outre-mer 1ère)
  • Un portail numérique renforcé
  • Une place au sein de l’audiovisuel public et non à la périphérie. Un communiqué des services du Premier ministre assure « une amélioration très significative de la visibilité des Outre-mer dans les programmes à forte audience des chaînes de France Télévisions

5 chiffres pour comprendre les causes de la suppression de France Ô

  • 0,6% : part d’audience de France Ôselon les derniers chiffres fournis par Médiamétrie aux côtés de LCI, CNews ou France Info (0,3%). Les mesures quotidiennes de la chaîne ont été suspendues par France Télévisions par souci d’économies
  • Le gouvernement attend près de 400 millions d’euros d’économies à l’horizon 2022 pour contribuer à l’effort de réduction des dépenses publiques dans le cadre de la réforme de l’audiovisuel public (160 millions pour France Télévisions)
  • Le groupe devra dans le même temps investir 100 à 150 millions d’euros supplémentaires dans le numérique d’ici 2022 grâce à des redéploiements
  • Le 19 décembre, le Conseil d’administration de France Télévisions a approuvé un budget à l’équilibre pour la 4e année consécutive avec une baisse des ressources publiques de 26 millions d’euros
  • Le groupe maintient ainsi une politique rigoureuse de maîtrise de ses postes de charges avec une baisse des effectifs (plus de 1000 temps pleins supprimés entre 2012 et 2019). Le groupe a annoncé qu’il allait négocier un nouveau plan de suppression de postes, sans départs contraints, sans en préciser l’ampleur.

Un journaliste membre du collectif « Sauvons France Ô » a accepté une entrevue pour expliquer les enjeux de la fermeture de la chaîne et les actions à mettre en oeuvre pour sauver la chaîne ultramarine.

Mediaphore : Quel est le climat actuel à France Ô?

Journaliste France Ô : Le moral est au plus bas à la rédaction. On a créé le collectif « Sauvons France Ô » et une intersyndicale, parallèlement. Les deux se battent pour préserver la chaîne et les emplois. Nous sommes très inquiets parce qu’officiellement, il ne nous reste qu’un an avant la fermeture annoncée. Certains commencent à chercher à droite à gauche, soit en région ultramarine, soit à France 3 régions. Ce n’est pas gagné. Delphine Ernotte nous fait croire que tout le monde sera repris, c’est archi faux. Elle prépare un plan social pour nous. Elle est venue au siège deux fois : une fois fin juillet pour nous annoncer la mauvaise nouvelle d’une façon improbable. C’était en catimini. La communication nous a annoncé sa venue par email à 17h23. Elle est arrivée à 17h30. Impossible de réunir tout le monde en si peu de temps. La deuxième fois c’était dernièrement, en novembre/décembre. Nous lui avons clairement demandé s’il y aurait un plan social ou un plan de départs volontaires (PDV), elle était incapable de répondre parce que ce sera un peu des deux en fait. A certains, ils proposeront de partir avec peut-être un chèque au bout. Un chèque pas très important parce que maintenant, avec les ordonnances Macron, ça ne peut pas aller très loin. Aux autres, ce sera un simple licenciement.

Mediaphore : Combien de postes sont menacés par la suppression de France Ô?

Journaliste France Ô: Malakoff c’est 450 salariés. Sur les 450 salariés, il y a 150 personnes pour l’information et 250 pour les programmes. Sur les 150, je ne compte pas seulement les journalistes. Il y a ceux qui fabriquent le journal, vous avez les techniciens, les assistants, les bibliothécaires, les truquistes du journal, ceux qui travaillent au son, à la lumière, à l’image. Tous ces gens travaillent avec les journalistes. France Ô c’est aussi une radio. Il faut savoir qu’en quatre ans, on a perdu entre 10 et 13 % des journalistes de la rédaction. C’est énorme. Certains devaient s’en douter parce que tous les postes de ceux qui partaient à la retraite ou en congé maladie ces dernières années n’étaient pas remplacés.

Mediaphore : Qu’est ce qui a motivé le changement de position d’Emmanuel Macron, selon vous?

Journaliste France Ô: Je pense que ce sont des raisons financières, essentiellement. L’audience de France Ô, ils la calculaient juste à Malakoff. Ils ne calculaient pas comme France 3 avec Paris et les régions. L’audience de France Ô dans les territoires ultramarins n’a jamais été mesurée alors que France Ô est regardée en Outre-mer. A chaque fois qu’il y a le journal de la région, il y a parallèlement le journal de France Ô Paris qui est diffusé sur les canaux des neuf territoires.

Quel est le pays au monde où on supprime une chaîne de télévision sur la seule volonté du président? Peu de pays.

quand on supprime une télévision, c’est un pan de la démocratie qui s’écroule.

Quand vous ôtez la liberté à cinq millions de personnes de regarder et d’écouter des programmes qu’ils apprécient, c’est grave. France Ô ne couvrira plus les artistes ultramarins, les sportifs, les politiques, les portraits de façon quotidienne. Pour la visibilité ultramarine, c’est terrible. On brossait le portrait de chanteurs, de comédiens, de peintres, de scultpteurs,  de sportifs de haut niveau, de sportifs amateurs, d’écrivains, de pâtissiers … Qui va le faire à notre place en télévision? Ce n’est ni la 2, ni la 3. Nous avons une spécificité: nous connaissons l’Outre-mer. On y baigne depuis des années.

Mediaphore : Avez-vous des détails sur la plateforme numérique annoncée par France Télévisions?

Journaliste France Ô : Ils nous font croire qu’il y aura une plateforme numérique mais ce n’est pas sûr du tout. A notre avis, France Ô c’est terminé. Ce ne sera ni la TNT, ni le numérique. Delphine Ernotte nous fait croire que l’Outre-mer sera visible sur France 2 et sur France 3. Parmi nous, il y a des anciens de France 2 et de France 3. Nous savons pertinemment que les rédacteurs en chef et les chefs de service ne s’intéressent pas à ces territoires. Ils y prêtent attention lorsqu’il y a des épisodes cycloniques comme Irma ou des mouvements sociaux importants comme en Guyane ou à Mayotte. Ils n’y vont pas tout de suite d’ailleurs. Nous à France Ô, on y va dès les premiers jours. Eux, lorsque ça dégénère vraiment. Donc ce n’est ni France 2, ni France 3 qui prendra le relais de l’Outre-mer. Ils iront faire des cartes postales comme ils le font souvent, sans plus.

Tous les reportages consacrés aux ultramarins à l’année, c’est terminé. Il y a 3 millions de Français ultramarins répartis sur les neuf territoires d’outre-mer français dans les trois océans Atlantique, Indien, Pacifique et il y a deux millions d’ultramarins qui vivent dans l’Hexagone, sans compter tous les ultramarins expatriés aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, dans le monde entier. Tous ces gens-là on les suit. Ce sont les équipes de Malakoff qui les suivaient jusqu’à présent. On a une équipe au Panama en ce moment parce que ce sont les JMJ bientôt. Demain, il n’y aura plus rien. Or, on alimentait les neuf territoires, c’est à dire les neuf stations régionales ex-RFO avec des sujets hexagonaux ou internationaux. On a fait croire aux chaînes locales pendant un temps que l’argent économisé leur reviendrait. C’est faux. C’était une rumeur volontairement répandue par la direction de France Télévisions. Nos copains journalistes des neuf stations ne nous ont pas défendus pour cette raison.

Mediaphore : A votre avis, quelles actions concrètes peuvent encore sauver France Ô?

 Journaliste France Ô: On espère que les politiques vont se réveiller. Tous les politiques, pas seulement les ultramarins.

Marie-Gorge Buffet du parti communiste nous a écrit un petit mot nous disant qu’elle nous soutenait à fond. Elle a demandé à ce que son soutien soit public. Il faudrait que des députés de la République en Marche nous entendent. Il faudrait que les téléspectateurs ultramarins saisissent l’occasion pour faire entendre leurs voix. Il faudrait aussi que chaque profession nous aide: que les journalistes nous soutiennent, que les artistes nous soutiennent, que les sportifs nous soutiennent et qu’ils lancent une pétition générale encore plus importante que la nôtre. Si les artistes et les sportifs que l’on couvre beaucoup faisaient remonter leur demande au Ministère de la Culture et au Ministère des Sports, ça aurait plus de poids. Il faut dire aussi qu’à l’heure actuelle, le Ministère des Outre-mer ne nous soutient pas et ça c’est effarant. Mme Girardin est solidaire du gouvernement. Le ministère des Outre-mer ne sera plus aussi couvert, d’ailleurs. Ce n’est ni TF1, ni France 2, ni France 3, encore moins les chaînes d’info en continu qui prendront le relais sur ces sujets.

Le collectif a des propositions pour faire évoluer France Ô. Le journal de France Ô avait une page spéciale sur France 3. Il y a cinq ans, Dominique Fossé (directeur de rédaction de l’époque) et René Sacci (ancien directeur de l’information) ont supprimé en accord avec France 3 notre visibilité sur la tranche de midi dans la foulée du journal régional de France 3. Tous les téléspectateurs de France avaient à la fois leur journal régional et une fenêtre sur l’outre-mer. A cette époque, France Ô regroupait environ 1,5 million de téléspectateurs sur ce créneau. On demande qu’il soit rétabli. Nous souhaiterions également que le journal du soir soit remis à un horaire décent. Il était à 19h à une époque. Ensuite ils l’ont mis à 18h30 et maintenant à 18h. Les gens qui rentrent chez eux en Métropole ne regardent pas le journal à cet horaire. A un horaire décent, tous les Français pourraient bénéficier d’une fenêtre sur l’outre-mer. Avec des horaires inadaptés, il y a peu d’audience et ils prennent pour prétexte ce manque d’audience pour justifier la suppression de France Ô. C’est sournois. Véronique Polomat et Pierre Lacombe font remonter nos propositions en terme de programmes.

Mediaphore : Est-ce que l’idée de monter un nouveau média sur l’outre-mer est abordée chez les journalistes de France Ô? Un média dans l’esprit de ce que les ex-journalistes d’iTélé ont réalisé avec Explicite.

Journaliste France Ô: Non, parce qu’il existe déjà le média en ligne Outremers 360° monté par Luc Laventure. Et puis les gens n’ont plus le moral. Ils nous ont détruits moralement et même physiquement pour certains. Les gens vont se disperser. iTélé a été cassé mais a rebondi avec un autre nom. Nous c’est le vide derrière. Il nous arrive de parler entre journalistes et on se dit que si ça se trouve, un Président de la République lancera l’idée dans quinze ans d’une chaîne pour les ultramarins et on va revenir. Ça s’est déjà vu, dans le temps. En attendant, il n’y aura plus rien pour le public. Je pense plus à eux qu’à nous. Les téléspectateurs n’auront plus cette fenêtre sur l’Outre-mer si France Ô disparait.

 

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