©A. Ascensio

Il est le président de la commission Outre-mer du Syndicat des énergies renouvelables, (SER), le lobby des entreprises des énergies renouvelables. Jérôme Billerey était en Guadeloupe pour quelques jours, Mediaphore en a profité pour le rencontrer. Il livre un regard sans concession sur l’organisation de la filière dans les Outre-mer. Interview sans langue de bois.

Médiaphore : Quel état des lieux peut-on faire sur la filière des énergies renouvelables en Outre-mer ?
Jérôme Billerey : Un état des lieux moyen. On vient de passer une période de dix ans sans installer une seule éolienne par exemple. Ça recommence à peine à bouger avec des projets (notamment celui de Sainte-Rose de Valorem, ndlr), à La Désirade et à Saint-François où il y a des projets naissants. Sinon vient de passer une phase blanche.

Peut-on expliquer cette situation ?
Oui : le cadre est peu favorable et la volonté politique ne s’exprime pas dans la réalité. Je parle d’une volonté politique au sens large, pas d’une collectivité en particulier, ou d’un député : c’est global. Tout le monde se gargarise de vouloir rendre autonome ces territoires mais absolument personne sauf le SER (qui a fait des propositions dans un programme pour 2030, ndlr), n’a pris son crayon, fait un tableau Excel et dessiné un parcours qui nous emmène de la situation d’aujourd’hui à 2030. En Guadeloupe, par exemple, la Région a l’habilitation sur les énergies renouvelables (une possibilité offerte par l’article 73 de la Constitution, qui permet aux régions de prendre la main sur certains secteurs économiques, et la Région Guadeloupe a demandé et obtenu l’habilitation sur les énergies renouvelables, ndlr.). Ils sont donc censés pouvoir faciliter, impulser des politiques en matières d’énergies renouvelables et leur décisions sont censées être prises en considération, par le ministère compétent. Ici, ils ont mis en place un comité de décision pour autoriser des installations. Mais ce n’est pas parce que vous avez cette autorisation que vous obtenez le permis de construire et que les difficultés sont aplanies.

S’agit-il seulement d’une volonté politique ?
Non, bien sûr. Il faut reconnaitre que l’énergie ne mobilise pas les foules. Les gens vont à la pompe, trouvent cela cher, mais c’est la seule relation qu’ils ont avec l’énergie. Personne non plus ne se pose de questions sur leur choix de véhicule. En Outre-mer, on voit des gros 4×4 qui ne servent à rien la plupart du temps, à part briller dans les bouchons. On est encore dans la culture de la grosse voiture. Nous ne comprenons pas pourquoi la voiture électrique ne se diffuse pas plus, alors que c’est un outil formidable. Et puis, personne n’a envie de changer de modèle : ni les vendeurs de voitures, ni même les stations service qui ne proposent pas de borne de recharge rapide.
Quant à la production et la distribution d’électricité, EDF est dans un monopole complet, avec des syndicat très puissants, alors que dans l’Hexagone, l’ouverture à la concurrence a permis de mettre en avant des fournisseurs d’énergies vertes. L’idée même du changement de modèle, génère un certain nombre de mythes sur les pertes d’emplois, le risque de black out, le service au public, etc. Ces idées reçues prennent du temps à être déconstruite. Donc rien ne change. Pareil sur le pétrole. Et le fioul. C’est là dessus qu’est fondée une partie de la fiscalité régionale. Donc on pourrait simplement changer la fiscalité et la faire passer d’une énergie à une autre. Ce sont des sujets qui se travaillent : il y a un produit qui rapporte de l’argent via des taxes. Ce produit va disparaitre. On pose la fiscalité sur un autre produit, c’est tout.

Tous les Outre-mer sont dans le même cas ?
A peu près : on fait des incantations en matière d’énergies renouvelables, mais ça s’arrête là. On est dans un système totalement verrouillé par des acteurs qui vivent au XXe siècle et qui ont une vision du monde qui n’est pas celle qui nous arrive. Ça va faire très mal quand il seront dans le mur. Mais, aujourd’hui on n’arrive pas à préparer cette échéance, malgré les discours. Ce qui est terrible c’est que nos entreprises ont des réponses aux questions et aux problématiques locales territoriales. Mais on se heurte à des idées reçues. Par exemple : dire que le photovoltaïque est cher. Or, la source de production d’électricité la plus économique en Guadeloupe, c’est le photovoltaïque. Il n’y a rien de moins cher. Autre idée reçue : on ne sait pas stocker l’énergie, de manière rentable. Sauf que c’est faux. Les systèmes de batterie performent, les prix plongent et les outils de gestion se sont améliorés drastiquement. A l’heure actuelle un générateur solaire, est aussi performants qu’un groupe électrogène au fioul.

Pourtant les Outre-mer sont réputés pour leur potentiel en matière d’énergies renouvelables….
Les Dom ont une immense chance d’avoir une ressource utilisable folle. Le gisement est là. Le solaire photovoltaïque, solaire thermique, la géothermie, l’éolien, l’hydro, on a ce qu’on veut, c’est extraordinaire. Certains sont plus avancés que d’autres sur une énergie en particulier. En Guyane par exemple, sur les chiffres c’est eux qui ont le plus d’énergies renouvelables (60 % de l’électricité consommée). Mais c’est parce qu’ils ont beaucoup d’hydro-électricité. Après, il y a des avancées. Notamment sous l’angle technique ou économique. Par exemple à La Réunion, l’éolien n’avait plus le vent en poupe, à cause du manque de vent justement. Sauf que la progression de la technologie permet d’avoir des éoliennes qui fonctionnent parfaitement et de manière rentable, même par faible vent. En Guyane, la biomasse est un particularisme très fort : elle est présente partout. Pour autant, sa densité est faible  : on parle d’à peine un, deux ou trois arbres par hectares. Donc en tenant compte des distances et des transports ça ne serait pas rentable. Sauf qu’en Guyane, il y a de l’espace, de l’eau, du soleil, de la chaleur : on peut faire pousser n’importe quoi. Donc plutôt que d’aller prélever en forêt, on pourrait faire de la culture énergétique, sur quelques centaines de milliers d’hectares, ce qui est une surface anecdotique par rapport au territoire total guyanais. Cela serait pérenne, créateur d’emplois et garant d’une autonomie en énergie. Il y a des possibilités, il manque simplement la volonté réelle de le faire.

La biomasse justement, on en parle beaucoup mais où en est on ?
Dans les Dom, l’un des acteurs est Albioma, qui opère une mutation de ces systèmes du charbon vers le bois. Il vaut mieux brûler du bois que du charbon. Mais quand on parle d’autonomie, faire venir du bois d’ailleurs, des USA notamment, c’est tout sauf de l’autonomie. Et économiquement, si le président des USA décide que les sables bitumineux, les gaz de schistes et le pétrole ne sont plus la solution; qu’il décide d’utiliser sa ressource bois, c’est simple : si on veut l’acheter, il va tripler son prix. Là on est au cœur d’un sujet politique sur la création de filière. Actuellement, les politiques sont très contents car ils se peignent en vert, mais ils sont pas du tout autonomes. Nous au SER, on a poussé un débat avec le Cirad et l’Inra sur la culture de la canne fibre, la canne énergie, une variété qui vient de la Barbade. Elle se cultive comme la canne sucre, elle ne change pas le paysage. Des agriculteurs sont pour diversifier leur sources de revenus, faire du sucre et de l’énergie. Mais les syndicats agricoles sont contre, pour protéger la filière sucre. Les politiques ne veulent pas se mêler de ce dossier car  il est sensible. Mais la question se pose : dans la situation où l’énergie est LA problématique contemporaine, et dans la mesure où la filière sucre est en déclin, et dont les subventions finiront par s’arrêter (les subventions européennes, les quotas, ont déjà cessés et sont pour l’instant compensées par la France, ndlr), est ce que ça vaut le coup ?

Quel budget d’investissement demanderait un changement radical de mode de production et de consommation d’énergies propres dans les Dom?
Pour un territoire comme la Guadeloupe : 2,5 milliards en tout. Pour tous les Dom, 10 milliards. Sachant qu’on verse 1,4 milliard (pour les Dom) de Contribution au service public de l’énergie (CSPE : il s’agit d’une taxe payée par tous les consommateurs d’électricités pour financer les surcoûts imposés par les lois en matières de fourniture d’énergie, ndlr).

Pour vous, les territoires 100 % autonome d’ici 2030, sachant que sous le Grenelle de l’environnement on prévoyait 2020, c’est possible ?
Ce n’est pas que c’est possible, c’est que si on le décide, c’est possible demain matin. En Guyane, on est en train d’investir 550 millions d’euros dans une centrale diesel qui va remplacer une vieille centrale diesel : pourquoi ? Il faudra mettre du fioul dedans, payer les taxes de CO2 qui vont apparaitre forcément dans les années à venir. Quand on propose une solution concurrente en énergie renouvelable, on arrive à 600 ou 700 millions d’euros d’investissement. Derrière c’est de l’énergie gratuite pour au moins 30 ans. Alors on peut discuter du bon mix, de la bonne énergie à favoriser sur tel territoire. Mais, le débat n’existe même plus : en Outre-mer, les énergies renouvelables sont plus rentables que les énergies fossiles. Et puis les grandes entreprises, comme Total, Engie, etc… ont fait des énergies renouvelables un axe de développement stratégique majeur. Elles y viennent massivement. Sauf qu’elles ont besoin de l’expertise des petites entreprises présente ici pour exécuter le boulot. Total, par exemple, vient de racheter Quadran. Le monde est en train de changer. Mais il faut, maintenant, que les incantations soient suivies d’effets.

 

 

 

 

 

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