La suppression de la chaîne dédiée à l’Outre-mer à l’horizon 2020, dans le cadre de la réforme de France Télévisions, pose un certain nombre de questions sur le rôle joué par le média dans le paysage audiovisuel français, selon le sociologue.

Olivier Pulvar est maître de conférences à l’Université des Antilles et professeur associé à l’Université du Québec à Trois-Rivières où il enseigne les sciences de la communication.© YOP ORIGINAL PROJECT

Mediaphore : Que représente selon vous la chaîne France Ô ?

Olivier Pulvar : Cela dépend du point de vue où on se place. En France « métropolitaine » se pose la question de la diversité et du multiculturalisme. Et France Ô apparaît comme l’indicateur de la prise en compte de la diversité. Du côté des Outre-mer, c’est le sentiment, notamment pour les ressortissants de ces territoires qui sont présents dans l’Hexagone, de la prise en compte de leur spécificité dans leur identité et leur diversité. France Ô représente cette espèce d’entente. Cette chaîne permet aussi d’avoir une diversité intra-Outre-mer car ce sont des territoires diversifiés*.

Historiquement, France Ô (qui s’appelait auparavant RFO Sat) n’était pas visible de tous en France hexagonale. C’est sous la présidence Sarkozy que la chaîne est passée sur la TNT en Île-de-France. Selon moi, France Ô, c’est aussi un indicateur de ce que représentent l’Outre-mer et ses ressortissants (les « Domiens ») pour la France hexagonale. Pour moi, ce sont des constructions artificielles. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que les DOM sont des constructions, et la métropole, aussi, telle qu’on la conçoit aujourd’hui. France Ô n’est en fait que le reflet de ces constructions.

Mediaphore : Alors qu’avez-vous pensé de l’annonce de sa suppression ?

Olivier Pulvar : Je dirais que l’annonce de la suppression de France Ô correspond à la question de la place des Outre-mer dans la communauté nationale. On peut évidemment aborder aussi des questions spécifiques liées aux médias comme le modèle économique de la chaîne, sa rentabilité, sa mission de service de public… Mais il n’en reste pas moins que l’annonce de la suppression de la chaîne pose des interrogations sur son rôle. Sa disparition veut-elle dire qu’elle ne l’a pas joué ? Alors quelle est sa mission ? À quoi sert-elle ? Le public auquel s’adressent ses programmes n’en a pas besoin ? Supprimer un média sans le transformer : est-ce que ça signifie qu’un acteur joue mieux le rôle attribué à ce média ? L’annonce de l’arrêt de France Ô ne répond pas à toutes ces questions-là. J’entends beaucoup de ressortissants « domiens » s’élever contre la suppression de la chaîne. Il y a également des critiques qui sont énoncées concernant le média en lui-même. Mais ce qui m’intrigue réellement c’est : qu’est-ce qui a motivé la décision d’arrêt de la suppression de France Ô ? 

« Supprimer un média sans le transformer : est-ce que cela signifie qu’un acteur joue mieux le rôle attribué à ce média ? »

Mediaphore : La chaîne devrait être remplacée par un portail numérique enrichi sur les Outre-mer. Cela peut-il constituer une alternative intéressante ?

Olivier Pulvar : La réponse à cette question ne se circonscrit pas aux Outre-mer, mais plus généralement au monde des médias. Je ne crois pas qu’un média puisse en remplacer un autre. Si vous regardez les journaux qui ont une édition en ligne, le journal papier existe encore pour la plupart. Les formes médiatiques sont complémentaires. C’est pareil dans l’audiovisuel. On peut avoir la solution du tout en ligne, mais les médias qui ne sont pas initialement sur le web ne disparaissent pas d’un coup. Substituer la chaîne France Ô à un portail numérique ne me semble pas pertinent. Le portail numérique peut être une solution complémentaire, dans la mesure où on va conquérir un nouveau public. On va attirer petit à petit un public qui a l’habitude de regarder la télé en créant des rendez-vous. Ce n’est pas du tout la même logique. Il y a également une autre chose importante : est-ce que le personnel de France Ô à la culture du numérique ? Comment va-t-on répartir tous ces gens ? Il faut aussi s’interroger sur leur avenir.

Mediaphore : Plusieurs personnalités et citoyens craignent que l’arrêt de France Ô ne menace la représentation des Outre-mer dans le paysage audiovisuel français. Est-ce un argument fondé ? Ou au contraire, intégrer les programmes des Outre-mer à toutes les chaînes du service public renforcerait leur visibilité ?

Olivier Pulvar : Ça pourrait fonctionner de « mettre de l’Outre-mer » un peu partout, sauf que le paysage médiatique français ne fonctionne pas à l’image de la société française, mais à celle de l’élite et des hautes sphères. La visibilité de l’Outre-mer et de ses ressortissants ne va pas être mise à mal parce qu’elle l’est déjà. Historiquement. Et on peut parler de la visibilité de l’Outre-mer comme de celle de toutes les minorités en France. La question de la diversité représentée dans les médias ne fonctionne pas dans une société française, qui n’a pas toujours réglé ses problèmes liés à sa propre histoire et son passif colonial. Nous sommes encore dans une société qui fonctionne sur des privilèges. L’existence de France Ô est, à mon sens, comme bien souvent un prétexte pour dire que l’on prend en compte la diversité et les ressortissants d’Outre-mer se prennent au jeu. C’est compliqué, car France Ô voulait jouer un rôle de représentation. On peut se demander alors si on supprime une chaîne qui s’adresse à des populations, que représentent ces derniers aux yeux de ceux qui ont statué sur son sort ? Toute disparition d’un média est dramatique, mais celle de France Ô n’émeut qu’une partie de la communauté nationale…

« Toute disparition d’un média est dramatique, mais celle de France Ô n’émeut qu’une partie de la communauté nationale »

Mediaphore : On a le sentiment d’être mis à part avec cette chaîne qui nous est dédiée. Mais en même temps, sans ce média, on se demande comment va exister dans le paysage audiovisuel français.

Olivier Pulvar : C’est exactement le problème de la société française face à sa diversité. Historiquement, la France est un exemple sur les concepts de l’universalisme, la diversité et le dialogue interculturel. C’est intéressant de voir que le modèle français qui n’est pas fondé sur le communautarisme culturel et le multiculturalisme à l’anglo-saxonne a créé, développé et encouragé une chaîne qui fonctionne quasiment sur le modèle communautariste. Il y a donc une incohérence.

Les ressortissants des Outre-mer ne sont pas non plus irréprochables, dans leur manière de se représenter, représenter les leurs et de défendre cette position de : « on va accepter ce qu’on nous donne ». Et ensuite, on s’élève quand il est question de nous reprendre un bien, même s’il n’est pas terrible. La prise en compte de la diversité telle qu’elle est présentée par la société n’est pas une réussite. Il y a un autre modèle à mettre en place et il faut réussir à faire passer ce message. Je pense qu’il y a des insuffisances de chaque côté, on ne peut pas seulement incriminer les gestionnaires.

Ressources complémentaires : Nathalie Antiope, Olivier Pulvar. Les identités régionales à l’épreuve de la TNT. L’OUVERTURE NUMERIQUE: DU LOCAL AU GLOBAL La télévision numérique terrestre dans les DOM : quels enjeux socio-économiques et socioculturels pour nos sociétés ultramarines ?, Jun 2010, Lamentin (Guadeloupe), France.

*pour rappel, les 12 territoires Outre-mer sont la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, La Réunion, Mayotte, La Nouvelle-Calédonie, La Polynésie française, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, les Terres Australes et Antarctiques Françaises et les îles de Wallis-et-Futuna.

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