Épisode 1 – À 81 ans, Maryse Condé a creusé le sillon d’une littérature caribéenne ambitieuse. L’écrivaine guadeloupéenne a marqué des générations, sensibles à sa voix riche et singulière. Voilà plus de 40 ans que son œuvre féconde et multiple porte sa pensée incisive aux quatre coins du monde. Plus de 40 ans que sa plume s’attelle à rendre le monde compréhensible. 

La vie sans fards, Maryse Condé
Éditions Lattès

D’Heremakhonon (1976) au Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana (2017), les mots de Maryse Condé ont construit des histoires fortes et singulières. La bibliographie de la romancière et universitaire est riche et puissante : une vingtaine de romans, des récits autobiographiques, des essais et des articles sur la politique, la langue, l’histoire antillaise et française.

Pour comprendre ce qui a forgé le caractère de cet écrivain majeur et mieux appréhender son œuvre, il faut lire ses confessions, son histoire. Dans son autobiographie La vie sans fards, Maryse Condé raconte sa vie de jeune étudiante à Paris au contact des intellectuels de la négritude. Elle confronte alors ses idées à celles d’Aimé Césaire ou encore à Frantz Fanon. Dans cet ouvrage, elle parle de sa souffrance quelques années plus tard en Guinée ou au Ghana, là où son Afrique idéalisée s’est évaporée au profit d’une Afrique expérimentée avec ses enfants. La vie sans fards met en lumière les moments d’une vie pour entrevoir le chemin emprunté. Maryse Condé explique comment la rencontre avec l’homme de sa vie Richard Philcox l’a révélée à elle-même et au monde. Comment à 42 ans elle s’est enfin autorisée à devenir écrivain. Un rêve tapi en elle depuis de longues années. Toutes ces clés, elle nous les offre pour mieux comprendre la femme libre et fière qu’elle est. Le livre refermé on a qu’une envie : relire son œuvre à la lumière des tranches de vie communiquées.

En 2015, Maryse Condé complétera ce témoignage intime à la résonance universelle avec Mets et merveilles dans lequel elle raconte ses voyages et son lien si particulier avec la cuisine. L’auteur évoque sa mère et sa grand-mère: deux femmes si différentes et si chères à son cœur. Sa mère, partie trop tôt, était érudite: « la première institutrice noire de sa génération ». Sa grand-mère était une servante qui ne savait ni lire, ni écrire. Elle avait gagné une réputation de cuisinière hors-paire : bien peu de choses aux yeux de sa fille honteuse qui acceptait mal que sa mère ne sache pas parler le français comme il faut.

Partie de Guadeloupe, cette petite-fille d’illettrée enseignera dans de prestigieuses universités américaines (Harvard, Columbia, NDLR) quelques décennies plus tard. Rattrapée par la maladie, Maryse Condé a dû se résoudre à quitter New York et réside depuis dans le sud de la France. Tributaire d’un corps affaibli, l’auteure s’est résignée à mettre un point final à son oeuvre littéraire avec Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana, en 2017. Un dernier livre inspiré par l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe : la jeune policière martiniquaise abattue par un terroriste originaire dans les rues de Paris en janvier 2015. Un choc pour l’écrivain : « la fin de la Négritude » à ses yeux. Ses mots depuis se font rares donc précieux.

« Maryse est une femme matador », Ina Césaire

Mediaphore : Annick Cojean a invité 27 femmes à répondre à la question « Je ne serais pas là si … » dans son dernier ouvrage du même nom.
Qu’est-ce qui a contribué à faire de vous la femme que vous êtes aujourd’hui, Maryse Condé ?

Maryse Condé : Je ne serai pas là sans mes parents. Je les ai beaucoup critiqués avant de me rendre compte qu’ils possédaient une foi dans la vie, un désir d’aller toujours plus loin et de ne pas se contenter de la facilité et des mensonges. Leur attitude était très complexe parfois à supporter pour leurs enfants car ils n’étaient jamais satisfaits et exigeaient toujours davantage. Mais ils m’ont mise à bonne école.

Mediaphore : Votre parcours est jalonné de réussites. De quoi rêvez-vous, aujourd’hui ? 

Maryse Condé : Je n’attache pas d’importance au succès dont vous parlez. Il y a dans la tête de tout écrivain, un rêve de perfection qu’il n’atteint jamais. Tout au plus, je suis heureuse d’avoir des lecteurs qui me sont fidèles et qui aiment mes livres. Par exemple dans cette région du Vaucluse, où j’habite depuis quelques années, je suis frappée par l’ouverture et la tolérance à mes idées que je rencontre lors des débats dans les médiathèques ou les centres culturels.

Mediaphore : Qu’est ce qui contribue à votre bonheur?

Maryse Condé : Je suis pleinement heureuse quand ma famille est réunie autour de moi. J’ai peu de goût pour les contacts sociaux et les mondanités. En fait, je suis sauvage, j’ai peur du monde car je redoute par-dessus tout, les jugements hâtifs, la médisance, les potins. Malheureusement, ils sont très fréquents et peignent les individus sous des couleurs fausses.

« Il y a une cause que j’approuve et que j’aimerais soutenir : celle de décoloniser les arts »

Mediaphore : Quel mot créole vous caractérise le plus?

Maryse Condé : Ma grande amie Ina Césaire a dit dans un film qui m’a été consacré : « Maryse est une femme matador ». J’ai beaucoup aimé cette expression.

Mediaphore : Quelles femmes vous ont inspirée dans la vie?

Maryse Condé : Ma mère pour la raison que je vous ai déjà indiquée. C’était un mélange de grande sensibilité, de bonté, mais aussi de lucidité et d’exigence. Les gens ne la comprenaient pas. Ils la croyaient arrogante et trop sûre d’elle-même alors qu’elle n’était que douceur et tendresse. Moi, sa dernière fille, son bâton de vieillesse comme elle disait, je le savais.

Mediaphore : Vous êtes reconnue comme une femme d’Outre-mer engagée. Quelle cause souhaiteriez-vous mettre en lumière en 2018 pour faire bouger les lignes ?

Maryse Condé : Étant femme, ayant trois filles et trois petites-filles, je suis tout naturellement inclinée à prendre part aux luttes féminines. Je trouve que les femmes ne s’expriment pas assez et qu’elles demeurent encore victimes de trop de préjugés. J’ai été passionnée par les débats sur le harcèlement et le viol. L’expression « balance ton porc » est peut-être juste, mais elle m’a frappé par sa laideur. En tant qu’écrivain, j’aurais cherché des mots plus harmonieux.

Trop souvent les femmes cèdent aux pressions des hommes. Elles savent qu’il faut les supporter si on veut aller de l’avant et obtenir une certaine place dans le monde. Comme beaucoup, je pense que cette situation est déplorable. Cependant, je dois dire que je ne suis pas vraiment une féministe. Pour moi, trouver un compagnon qui vous comprenne, qui partage vos rêves et vos soucis est la plus importante des choses. Il y a, en particulier, une cause que j’approuve et que j’aimerais soutenir : celle de décoloniser les arts. Mais ce n’est pas une cause proprement féminine, elle concerne toute la société.

Articles similaires

Laisser un commentaire