© Philippe Beheydt

Le deuxième épisode du téléfilm Le Rêve français est diffusé sur les chaînes de La 1ère mardi 27 mars et sur France 2 le mercredi 28 mars. Pierre Rousselet, qui joue le rôle du père de Doris, l’une des protagonistes de la saga, raconte le tournage, évoque son expérience du Bumidom, ainsi que l’impact de cette fiction sur les jeunes générations. 

Le cinéma est venu après la musique pour Pierre Rousselet. Après avoir évolué dans le milieu du rap avec son groupe « Tout simplement Noir » ou à la télévision dans les années 90, une invitation sur le tournage d’une série policière provoque en lui une étincelle. Il choisira le cours Florent pour apprivoiser le métier d’acteur. Au fil de ses rencontres, il se fait une place dans le milieu. Voilà huit ans que Pierre Rousselet enchaîne les rôles au théâtre et dans des fictions pour la télévision et le cinéma. Et puis un jour : Le Rêve français. Christian Faure lui confie le rôle de Georges Trésor dans une saga qui s’inscrit dans sa démarche de citoyen engagé en réflexion sur l’identité noire en France.

Le rêve français

Mediaphore : Comment avez-vous préparé le rôle de Georges Trésor dans Le Rêve français?

Pierre Rousselet : Georges est contremaître dans une usine. Ce n’est pas quelqu’un du peuple. Il n’est ni instituteur ni médecin, il ne fait pas partie de la bourgeoisie de l’époque mais de la classe moyenne. Il peut profiter de sa situation pour envoyer sa fille en métropole. Georges Trésor a suffisamment de moyens pour l’aider sur place.

Je me suis inspiré de mon père (Pierre Rousselet est né à Paris, de père Guadeloupéen et de mère métropolitaine, NDLR) pour sa droiture, la dureté. Pas le manque d’amour mais aux Antilles on ne parle pas beaucoup. Il y a des choses qu’on fait passer autrement. Je me suis inspiré de lui aussi pour sa dignité. Il y a un autre élément plus subtil : je joue un personnage plus brut que les gens de ma famille. Ma femme et mes filles sont élégantes, mon fils est beau gosse. Je suis plus paysan, plus terreux que ma femme et mes enfants. Mon père a grandi à la campagne. Ce n’est pas quelqu’un de la ville. Je lui ai emprunté quelque chose dans sa démarche pour mon personnage.

Comment s’est déroulé le tournage? Quelle était l’ambiance avec les autres comédiens?

Pierre Rousselet : Le tournage a duré quatre mois, de novembre 2016 à février 2017. Deux mois en Guadeloupe. Deux mois à Paris. J’ai fait l’ouverture du tournage à l’usine. Sur cette première scène, on était tous stressés mais tout le monde était bienveillant. Chacun sentait qu’il jouait dans un film important. On n’était pas là pour prendre le sujet à la légère et faire les cons. Yann Gaël (acteur principal, NDLR) a beaucoup échangé avec les gens sur place. Il a cherché à connaître la Guadeloupe, la comprendre. Il a voulu s’imprégner au maximum de la culture antillaise (Yann Gaël est un acteur d’origine camerounaise, NDLR). Aïssa Maiga a posé beaucoup de questions également. On était tous très proches, on s’échangeait des infos. On était tous très investis.

On avait le devoir de s’investir parce que Christian Faure est un réalisateur qui sait ce qu’il veut. Il est très précis, très méticuleux. Il dessine tous les plans à l’avance. Il a tout le film en tête à l’avance et cultive un rapport particulier avec les comédiens. Il leur fait complètement confiance. Plus qu’autorisés, on se sentait responsables. Nous avions les partitions et on s’est mis la pression tout seul parce qu’on voulait bien faire. Sur un film aussi fort tu veux te surpasser, rendre ce qu’on te donne. France Zobda et Jean-Lou Monthieux de l’équipe de production sont des gens adorables. C’est la famille. Ils étaient aux petits soins, avec un respect profond des comédiens. On n’avait pas envie de les décevoir.

Étiez-vous sensible aux drames liés au Bumidom avant d’être retenu pour le rôle de Georges Trésor dans Le Rêve français?

Pierre Rousselet : Je n’en avais jamais entendu parler dans ma famille avant de faire le film. Avant ce projet, j’avais été sensibilisé à cette question par un documentaire narré par Audrey Pulvar (Bumidom, des Français venus d’Outre-mer, Jackie Bastide,  2011, NDLR). J’en ai aussi entendu parler grâce à un ami, Jean-Claude Barny, qui a acheté les droits du livre de Loic Lery Le Gang des Antillais. Il en a fait un film dans lequel la thématique du Bumidom est exploitée.

Quand le projet du Rêve français m’a été proposé, j’en ai parlé à mon entourage. Dans ma famille proprement dite il n’y a pas eu de départ vers l’Hexagone avec le Bumidom mais dans ma famille par alliance oui. Je ne savais pas que le sujet était aussi proche de moi avant de me pencher sur la question pour le film. J’en ai parlé avec mes oncles qui ont très bien connu cette époque. Ils sont venus ici avec ce dispositif.

Quels souvenirs gardent-ils de cette époque?

Pierre Rousselet : Ils m’ont parlé des conséquences désastreuses du Bumidom. Mes oncles ont toujours appuyé sur un fait, sans doute par bienveillance à mon égard. Ils m’ont toujours dit : « quand tu avais un bagage, tu gardais ton bagage ». Si tu avais reçu une éducation, que tu partais avec une certaine éthique familiale, même si tu faisais deux ou trois coups fourrés à Paris parce que tu étais livré à toi-même loin de ta famille, tu ne plongeais pas non plus dans l’excès. Ils ont connu des personnes de leur génération qui ont sombré dans la drogue à Paris. C’était l’époque de l’héroïne, de la prostitution, de la vente d’herbe, des braquages. Il y avait beaucoup de prostitution. Les hommes ne se prostituaient pas mais s’occupaient des prostituées. Certains essayaient d’avoir des réseaux en surveillant les jeunes filles qui arrivaient fraîchement des îles pour les récupérer et les mettre sur le trottoir. C’était quand même assez violent d’après ce qu’ils m’ont expliqué.

Mon père est arrivé dans l’Hexagone à cette période pour l’armée. C’était autre chose mais il habitait à Barbès. Il a connu et vu toute cette génération de personnes vriller. Parmi leurs amis, ils ont vu des familles entières sombrer à tel point que ce n’était pas possible de les récupérer. Ça a entraîné des jalousies, des violences. C’était dur. À l’époque, c’était chacun pour sa peau. Il n’y avait pas de seconde chance. Si tu commençais à suivre des mecs comme ça, tu tombais dans l’engrenage, donc il fallait couper des liens.

Certains téléspectateurs regrettent que la violence que vous évoquez soit édulcorée dans Le Rêve français. Que leur répondez-vous?

Pierre Rousselet : C’est un reproche que l’on fait souvent aux téléfilms. Il ne faut pas oublier qu’on s’adresse au grand public, qu’on est sur une chaîne publique, en prime time. Le Rêve français n’est pas un film d’Abel Ferrara (le réalisateur de Welcome to New York sur l’affaire DSK, NDLR). On est là pour traiter des thématiques. Ce n’est pas un film d’action, ce n’est pas un film dramatique. C’est un film qui se veut inspiré de faits historiques pour partager des informations avec le plus plus grand nombre.

Les gens peuvent regretter que les atrocités commises en mai 67 en Guadeloupe lors des manifestations n’aient pas été retransmises telles quelles. Il y a eu des gens sodomisés par des fusils. Une violence atroce qui n’est pas révélée dans le film, mais est-ce utile ? Libre aux gens qui veulent en savoir plus d’aller chercher l’information. L’idée de départ de France Zobda proposait une série en 6 épisodes de 52 minutes. La chaîne a préféré un autre format. Il a donc fallu raccourcir le scénario de départ pour le faire tenir en 2 volets de 90 minutes et faire des choix. On n’avait pas la place de développer tous les faits des 40 années couvertes par les deux épisodes.

Le Rêve français est une sensibilisation. C’est une narration, des histoires de personnages qu’on suit. Le Rêve français c’est le Bumidom, ce sont les relations familiales. Il est question de descendance, de transmission de culture, d’adaptation à un nouvel environnement avec ses propres codes. Le film parle de mélange, de rencontres, d’exode. Dans le deuxième volet on verra apparaître de nouvelles thématiques puisque le film s’arrête dans les années 2000. Il sera question de religion, de politique, d’identité. Des Antillais qui vivent ici, de ceux qui vivent là-bas. Le téléfilm met le doigt dessus mais ça ne se veut pas chirurgical. C’est l’occasion de discuter avec les membres de sa famille. C’est la tonalité des messages que j’ai reçus. « J’ai discuté avec ma grande sœur. Elle s’est mariée avec quelqu’un venu par le Bumidom ». Il y a des choses qui sortent des placards des familles antillaises. Chez nous il y a cette espèce de pudeur. Les anciens ne communiquent pas ou peu. Moins que nous avec notre entourage et nos enfants aujourd’hui. On a une parole plus libérée.

Avez-vous reçu des retours dans l’Hexagone également?

Pierre Rousselet : Oui, j’en ai eu. Ils sont nombreux à découvrir ce pan de l’histoire. Ils réalisent que les conditions étaient difficiles. Ils nous voient souvent à la cool aux Antilles mais réalisent que l’État n’a pas été chic avec nous. Cette fois il n’est pas question d’esclavage. Il faut avouer que les Blancs d’ici sont souvent saoulés avec l’histoire de l’esclavage. Ils disent que ça ne les concerne plus, que c’est fini, pourquoi les ennuyer encore avec ce sujet. Le Bumidom, ils réalisent que c’était hier, qu’aux Antilles, les gens vivaient des inégalités et l’oppression. Ça les interroge, ça remet les choses en place.

Ils n’étaient pas du tout au courant de ce qui s’est passé en mai 67. Il n’y a pas eu de communication sur ces événements. L’histoire recommence avec le drame sanitaire qui se joue aujourd’hui. Ils ne connaissent pas le chlordécone. Ici on n’en parle pas, les politiques ne s’emparent pas du sujet. Nos terres sont souillées pour des générations et des générations. C’est un scandale qui va éclater. Je sens une espèce de crise qui couve, une conscientisation aux Antilles. J’en parle parce qu’il en sera question dans le deuxième volet mais je ne veux pas dévoiler trop d’éléments sur la suite.

Quelle portée aura Le Rêve français, d’après vous?

Pierre Rousselet : L’aventure est belle. Le film basé sur des faits historiques est nécessaire. Pour les autres et pour la communauté aussi je crois. En terme de relations familiales, il favorise l’échange. Il y a des questions qui se posent entre les générations. Les jeunes qui ont vu le premier volet ont pu demander autour d’eux si des membres de leur famille étaient partis avec le Bumidom, s’ils avaient des souvenirs de mai 67… On ne peut pas savoir si le téléfilm va s’inscrire dans le futur mais c’est un beau témoignage. Je ne sais pas s’il marquera les esprits comme Rue Cases-Nègres (c’est le premier long-métrage de la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy. Elle a remporté 17 prix internationaux dont un César et un Lion d’Argent de Venise, NDLR) a marqué le mien dans ma jeunesse. En tout cas il a été fait avec les tripes, ce téléfilm pédagogique. Le Rêve français est une fiction d’utilité publique. C’est encore tout frais, je manque de recul pour savoir quel impact le film aura sur les jeunes générations. Voir notre histoire portée à l’écran avec sincérité, je pense que c’est important pour l’identité des Antillais.

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