En frappant Saint-Martin, ce n’est pas seulement la physionomie de l’île qu’Irma a changé, mais aussi toute la face de l’économie. Le tourisme, volet essentiel de l’activité saint-martinoise, souffre beaucoup et la saison 2017 est plus que compromise. Avec quelques craintes sur la saison suivante. Enquête.

Le tourisme à Saint-Martin, c’est l’essentiel de l’économie. L’institut d’émission des départements d’outre-mer relève que les « services marchands et non marchands regroupent près de 60% des entreprises implantées à Saint-Martin et plus de 86% de l’emploi total. ». Autrement dit, le tourisme est « LA » manne économique de l’île. Chaque année, le petit cailloux des Caraïbes accueille près de trois millions de touristes dont 1,8 millions de croisiéristes.

Une activité morte pour 2017

Seulement Irma a mis un terme, au moins temporairement à l’activité touristique : hôtels et restaurants de bord de mer détruits par les vagues et le vent, destruction importante du parc matériel d’activités nautiques, incertitude sur les effectifs etc.. La filière tourisme reste tributaire des doutes autour de la reprise, de l’indemnisation par les assurances et des méthodes de reconstruction. Pour l’heure, la priorité reste celle de la perception du remboursement des dégâts par les assurances.

Dans la filière nautisme, Bülent Gülay, le président de l’association Métimer qui regroupe 60 professionnels du nautisme (sur un total de 68 entreprises de la filière à Saint-Martin), estime les pertes de la profession à 45 millions d’euros pour l’année à venir, sur un total de 95 millions de chiffre d’affaires (chiffre fondé sur les résultats de l’année précédente). « Mais ce chiffre va probablement changer, puisque dans les pertes, les bateaux perdus ou endommagés ne sont pas pris en compte », explique-t-il.

Du côté des hôtels, sur les 1 600 chambres que pouvaient proposer la filière, 300 offrent « un potentiel d’hébergement » et sur ces 300, une centaine sont de « qualité habitable », souligne le président de l’association des hôteliers de Saint-Martin. Autrement dit, pas de quoi recevoir des touristes, qui de toute façon ont renoncé à venir. Sur l’aéroport International Princess Juliana, en partie hollandaise de l’île, 12% des vols sont perdus pour la saison, selon Kate Richardson, directrice de l’office du tourisme de Saint-Martin.

Un avant et un après Irma

Pourtant de l’avis global des acteurs de l’industrie touristique à Saint-Martin, la volonté de reprendre une activité, de redémarrer, de relancer la machine est là. Et elle est porteuse, pour le moral des équipes et pour le retour à une vie normale : des établissements relancent des soirées, des concerts et autres festivités. Les événements habituellement touristiques resteront programmés : les mardis de Grand-Case ou le Carnaval, les marchés de Noël, etc… La fête sera simplement plus intime et appartiendra aux locaux.

Pas question de faire de la saison 2017-2018 une saison morte, relève Kate Richardson : « l’île sera et restera la friendly island, que l’on connait, que l’on aime, et qui attire tant de monde », souligne-t-elle. Elle raconte que, si dans un premier temps les partenaires de l’office du tourisme, les agences de voyages et les tours opérateurs se sont inquiétés de l’aide qu’ils pouvaient apporter, ils s’interrogent désormais sur la manière de vendre la destination, qui ne peut clairement plus assurer les mêmes services qu’avant Irma. Kate Richardson en est certaine, l’île retrouvera son attractivité qu’elle ne perd pas vraiment : on s’attache à Saint-Martin et sa destruction a ému le monde entier.

« Nous avons reçu des messages de particuliers qui nous demandent comment aider leur restaurant préféré, comment faire parvenir des fonds à x ou y pour la reconstruction de son établissement », assure-t-elle. Et puis, cet événement est l’occasion de faire table rase du passé et de développer un autre tourisme « plus durable », avec une « montée en gamme des produits ». Et même un projet de golf (qui relève certainement l’attractivité d’un territoire pour des porte-monnaie bien garni, mais est l’une des activités les moins durables ni écologique, du fait de ses besoins en eau). Mais ce ne sont pas les projets qui manquent. Alors que l’argent, oui, avec, pour l’instant un chiffre du montant des dégâts établi à 830 millions d’euros.

« Les aides annoncées par l’Etat ne sont pas suffisantes et nous ne sommes pas extrêmement contents de ce qu’on nous met sur la table », souligne Bülent Gülay, qui préconise d’attirer investissements et clientèle grâce à des avantages fiscaux sur l’activité nautique, l’achat de bateaux, etc… La filière nautique fera aussi appel aux bourses de bonnes volontés, en lançant prochainement un site de crowdfunding, Ekosea, qui sera présenté au Salon du Nautisme à Paris, en décembre prochain.

Le casse-tête de la reconstruction

Le nerf de la guerre, l’argent. Tant que les assurances n’auront pas indemnisé l’ensemble des acteurs, il sera très compliqué d’envisager un plan de relance pour les plus touchés, et les plus petites entreprises. Malgré tout, les professionnels ne tiennent pas encore rigueur à la lenteur des procédures : « Nous savons que comme tout le monde, les assurances sont débordées par cette situation hors normes », indique Philippe Thévenet, de l’association des hôteliers Saint-Martinois. Pourtant, le temps presse, surtout pour l’hôtellerie. « Notre activité demande une vraie assise immobilière », rappelle le président. Or, la reconstruction sera soumise à l’avis d’experts de différents organismes comme le Conseil d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement de la Guadeloupe, qui conseilleront une reconstruction avec des nouvelles normes tenant compte les risques naturels.

Pour Philippe Thévenet, ces obligations, bien qu’à considérer sérieusement ne peuvent pas, s’appliquer de manière pragmatique à la situation saint-martinoise. « Le plan de prévention des risques naturels exigera de reculer par rapport à la mer », détaille-t-il. Mais d’une part, nous sommes sur un territoire exigu, d’autre part, comment vendre un hôtel de plage reculé derrière la montagne? » Enfin, questionne-t-il, les hôteliers peuvent-ils calquer leur temps économique sur le temps administratif ? « Nous pouvons perdre cette saison à condition d’être prêts pour la saison suivante. Au vu de la temporalité administrative le serons-nous? » demande-t-il doucement ? »

Même inquiétudes sur les équipes : un chômage technique et partiel, trop compliqué à mettre à place pourrait se solder par des licenciements en cas de dépôt de bilan. « Mais lequel d’entre-nous pourra assumer des indemnités pour l’ensemble de notre personnel, dont, de surcroît, nous n’avons pas envie de nous séparer? » Il reprend à son compte les paroles du président de la République, venu à Saint-Martin quelques jours après la catastrophe : « il faut bousculer les procédures. » Plus fort et plus vite.

Tous les acteurs du tourisme attendent la bousculade, des avantages fiscaux, des aides, une action concrète qui semble tarder à venir pour reconstruire le tourisme selon des schèmes déjà connus. Mais rares sont ceux qui parlent naturellement de bousculer leur business model pour repenser et réinventer l’industrie touristique de Saint-Martin, comme un projet pilote du tourisme du XXIème siècle.

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