Le flou artistique en entreprenariat, Krys ne l’envisage même pas. Déterminé, ambitieux, le trentenaire guadeloupéen poursuit son but ultime : construire une major noire. Artiste fier de divertir les foules, Krys est ainsi, également, un producteur militant.

Sa connaissance aiguë de son secteur, de ses mécanismes et enjeux, lui a permis de développer une vision claire, voire tranchée, de l’industrie musicale. Son expérience entreprenariale, marquée par des succès et quelques désillusions, l’a conduit à vouloir modifier profondément Step Out productions, son entreprise. Entretien avec cet entrepreneur qui affirme avoir « la chance de vivre uniquement de la passion ».

« Je suis un passionné de musique, du monde de l’entreprise, de la Guadeloupe. Tout ce que je fais, je le fais avec passion. En tant qu’entrepreneur, je suis dans une démarche engagée. »

Mediaphore : Quelles valeurs défendez-vous à travers votre entreprise ?

Krys : Le nom de Step Out renvoie au fait d’assumer ses racines et son background, mais aussi de les transcender, de les dépasser. Monter ce label a été un acte militant, d’autant plus que je savais dès le départ que produire des artistes antillais ne serait pas, tout de suite, rentable. Les habitudes de consommation de notre public ne le permettent. En effet, le producteur finance et organise tout ce qui concerne la fabrication de l’album jusqu’à sa mise en vente. Il se rémunère ensuite sur les ventes. Cependant, les albums ne se vendent plus. Les nouvelles sources de revenus sont le streaming (ndlr : l’écoute de musique en ligne) et surtout le spectacle. Or, le producteur ne touche rien dessus.

« J’ai créé ce label, parce que j’avais une vision. Je devais apporter ma part de structure, être à la base d’un nouveau modèle économique et ainsi, réussir à faire de cet acte militant une entreprise viable dans le temps. »

Mediaphore : Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour concrétiser votre vision ?

Krys : J’avais un plan sur 5 à 10 ans. Pour qu’il fonctionne, il aurait fallu que tous les artistes avec lesquels je collaborais aient une meilleure compréhension de ce que j’étais en train de faire et, en plus, adhèrent à ma vision militante. Cependant, cela ne s’est pas passé exactement comme je le souhaitais.

A un moment, Step Out Productions gérait une dizaine d’artistes. La plupart d’entre eux étaient jeunes, n’avaient pas une grande expérience du milieu, ne maîtrisaient pas tous les paramètres. Il a fallu leur faire comprendre que nous devions limiter les budgets, car nous ne disposions pas de moyens illimités. Par rapport à cela, il y a eu des mécontentements qui m’ont blessé, mais m’ont également appris et permis de repenser mon projet.

Mediaphore : Pouvez-vous nous dévoiler les grands axes de ce projet ?

Krys : Actuellement, le label gère Misié Sadik, Colonel Reyel et Krys. Je souhaite mettre en place un travail qui nous permettra de leur donner une satisfaction totale et d’être rentable. Pour cela, nous devrons oeuvrer sur tous les aspects du métier : production des chansons, des disques, des clips, édition c’est-à-dire gestion des droits d’auteurs, spectacles.

Certains artistes ont quitté le label. Pour d’autres, les contrats se sont terminés et n’ont pas été renouvelés, parce que je suis en train de repenser le modèle économique de Step Out Productions autour d’un nombre moins important d’artistes.

Il y a également une nouvelle donnée très importante : le sponsoring qui est devenu une source de financement considérable pour la musique. Aujourd’hui, les artistes sont des médias, ils transmettent des valeurs, des codes, des tendances. Ils peuvent intéresser des marques, notamment pour le placement de produits dans les clips qui seront par la suite visionnés des millions de fois.

Mediaphore : Jusqu’à ce jour, quel a été votre plus gros succès en tant qu’entrepreneur ?

Krys : Avoir été de capable de créer deux emplois en CDI. C’est extrêmement rare dans le monde de la musique. J’ai pu le faire grâce au succès rencontré par Colonel Reyel qui nous a permis d’envisager l’avenir de la société de manière sereine et dynamique, d’envoyer un signe fort d’ambition et de sérieux.

Dans la musique antillaise, il y a beaucoup de talents, mais aussi d’amateurisme, de système D. C’est un piège.

Les artistes doivent pouvoir se construire, avoir des revenus, une certaine stabilité dans leur environnement professionnel.

De plus, si autour de l’artiste, il n’y a pas de structure, les médias peuvent faire ce qu’ils veulent.

Mediaphore : Parlons de l’aspect commercial de la musique. Entre t-il parfois en conflit avec vos décisions artistiques ? 

Krys : Pas du tout. Ce qui est fort artistiquement se vend. Le travail consiste à prendre un contenu artistique déjà fort et à bien le marketer. Il ne s’agit pas d’utiliser des éléments du marché et de les appliquer à la fabrication d’une chanson. Avec Internet, si tu n’as pas le « truc » qui accroche les gens, cela ne fonctionne pas. Il faut être original, créatif.

Mediaphore : Il y a quelques années, vous avez affirmé vouloir créer une grande compagnie de l’industrie musicale, une major noire. Avez-vous toujours cet objectif en point de mire ?

Krys : Bien sûr. J’ai monté Step Out Productions avec cette vision et je l’ai encore.

Néanmoins, je n’imaginais pas que les difficultés que j’aurais rencontrées auraient été avec les artistes que j’aidais, dans mes rangs, parmi les miens.

J’ai pensé au plafond de verre, au manque de crédibilité, d’expérience, de budget, mais pas à ça. Cela a retardé le projet. Cela m’a invité à le restructurer, afin qu’il soit acceptable et imparable pour tous.

Crédit photo : HappyMan Photography.

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