Depuis plusieurs années, la Martinique fait face à une problématique majeure : la fuite des cerveaux. Tremplin pour les jeunes diplômés, perte pour les Départements d’Outre-mer, les professionnels du travail encouragent cette démarche.

« Cette année je pars, je ne reste pas au pays. » Une formule qui résonne de plus en plus aux abords des lycées de la Guadeloupe ou de la Martinique. Une licence en psychologie, une école de commerce, une école de communication ou encore une école d’ingénieur. Après le Bac, la plupart des jeunes domiens partent poursuivre leurs études en France métropolitaine ou à l’étranger et une fois diplomés, y restent.

Depuis plusieurs années, la Martinique est victime d’une fuite des cerveaux au profit de la métropole. Les motifs sont nombreux. Le manque de formations, d’écoles spécialisées, d’opportunités professionnelles, etc… La dimension culturelle n’entrerait-elle pas en jeu ? La réponse relèverait plutôt du positif. Les jeunes veulent s’ouvrir et découvrir autre chose. « La jeunesse aujourd’hui qui a du mal à se projeter dans son département. La Martinique a une diversité culturelle moins présente qu’en France. Quand le jeune voit ça, il se demande ce que nos îles peuvent lui donner », analyse Kévin.

Ce dernier est parti à l’âge de 19 ans de la Martinique. Il a fait une école supérieure de commerce. Aujourd’hui, il a 26 ans et travaille en tant que consolideur financier. Maéva quant à elle a terminé ses études en Martinique et souhaite partir vers l’Hexagone. Pour elle, cela « reste une indépendance et un challenge permettant de s’ouvrir au monde et promouvoir un avenir prospère pour ses enfants. »

Les grandes études loin de l’île natale, un passage attendu par les jeunes diplômés mais redouté pour l’économie des départements insulaires. Chaque année, LADOM délivre près de 20 000 billets d’avion aller-retour aux étudiants dans le cadre du dispositif Passeport mobilité études. Seulement, le déficit s’accentue. Selon les statistiques de l’Insee pour le mois de juin 2017, en 2030 la Martinique devrait connaître une baisse de 12 % de sa population et la Guadeloupe 8%.

Un aller et (peut-être) un retour 

La fuite des cerveaux est un sujet qui intéresse. Qui parle aux jeunes domiens. Jeudi dernier, un dîner-débat ayant pour thématique la fuite des cerveaux a été organisé dans le 11e arrondissement de Paris par l’association Martinique Ambition jeunes. Autour de la table, Firmine Duro, directrice régionale du Pôle emploi Guyane, Antoine Denara, directeur régionale du Pôle emploi Martinique et Ken Fukuhara, sociologue membre du CNRS. Les problématiques insulaires habituelles concernant la fuite des cerveaux y ont été évoquées notamment la notion de retour.

« La mobilité n’est pas une fatalité », raconte Kévin, présent au dîner, résumant les propos de Firmine Duro. Il rapporte avec enthousiasme les échanges qu’il a pu avoir avec les différentes personnalités. Et d’ajouter : « Ce n’est pas un problème que le jeune veuille partir. C’est un peu normal, ce n’est pas alarmant. Il faut d’ailleurs aider ceux qui veulent partir et ceux qui veulent rentrer. »

Il s’inclut au sein du groupe des cerveaux qui sont partis mais il revendique être « parti pour revenir. J’avais envie de voir autre chose. Aujourd’hui, j’ai encore envie d’apprendre, de relever certains défis. Le retour est quelque chose qui m’anime quand je vais bosser. Mais je veux être quelqu’un de construit pour revenir au pays, quelqu’un d’un peu plus apporteur que si j’étais rentré fraîchement diplômé. »

Un retour délocalisé

La formation, la maturité, les compétences, c’est ce que recherchent la plupart des étudiants. Pour certains, partir signifie partir pour mieux revenir. Le retour au pays fait pourtant peur. Est-ce que je vais trouver un travail ? Est-ce que j’aurais le même salaire en rentrant ? Ces questions trottent dans la tête des diplômés, conscients des problématiques économiques des Outre-mer. Pourtant une chose est sûre, le désir de faire évoluer son île et développer des projets, est présent.

Mickael Mas est né en France de parents martiniquais et il a tissé de forts liens affectifs avec cette île. Il est ingénieur mobile et est connu pour avoir participé au projet Yole 365. « Je fais partie de ceux qui sont convaincus qu’on peut faire des choses en Martinique », raconte-t-il avec fermeté.

En travaillant de façon délocalisée, l’ingénieur mobile a confirmé ce qu’Antoine Denara a exprimé lors du dîner-débat. « On peut développer son département sans être présent physiquement. » Ce serait alors une solution pour ceux qui ne souhaite pas s’installer définitivement sur leur île natale mais veulent la voir évoluer. De la même façon, les valises peuvent être déposées en Guadeloupe par exemple et on travaille autre part.

Dans le cas de Mickael Mas, la fuite des cerveaux s’est faite dans un autre sens. De la France vers les Etats-Unis. Il a lui aussi été poussé par l’envie d’ailleurs. « Par principe, on sait qu’en France il y a plus de propositions. Même chose aux Etats-Unis. J’ai plus de chance de travailler dans de grands groupes. » Aujourd’hui, il développe les applications mobiles de grands groupes en France hexagonale et collabore avec l’Amérique du Nord.

© Algerie Focus

S’installer en Martinique, c’est un projet que l’ingénieur a désormais. « Avant je me plaignais souvent de la Martinique. Je disais qu’il n’y avait rien. » Il comprend cependant la forte tendance aux départs : « Quand on se dit : je veux m’en sortir, ce n’est pas renier d’où on vient. On est attiré par quelque chose qu’on sait d’avance qu’il n’y a pas en Martinique. Il y a une volonté de se construire. »

« Il faut être préparé humainement », Firmine Duro

« Il faut être préparé humainement à cette aventure (le retour au pays, NDLR)« , remarque Firmine Duro et un jeune de l’association Martinique Ambition jeunes. La mobilité économique est un sujet récurrent. La vie chère ou encore les salaires, mais ce n’est pas le seul facteur pour lequel il faut se préparer pour le retour.

Lorsqu’on retourne chez soi, on a un projet. On le consolide et on repart éventuellement s’il le faut. « Il ne faut pas voir ça comme un retour définitif « , si c’est cela qui fait peur.

A cela peut venir s’ajouter un facteur peu commun. Le retour est parfois synonyme de régression dans les esprits. « On m’a déjà dit : mais pourquoi tu reviens, tu n’as pas réussi là-bas ? », se rappelle Jasmine*.

Tâter le terrain et faire ces stages dans les Outre-mer, c’est la solution qu’évoquent les professionnels afin de matérialiser l’offre d’emploi présente sur les îles.

Une journée pour travailler aux Outre-mer

« Il y a un manque de connaissances des débouchés qu’il peut avoir dans les Outre-mer », constate François Brichant, vice-président de la JOMD. La Journée Outre-mer développement (JOMD) a pour vocation de mettre en relation des entreprises partenaires avec des étudiants, jeunes diplômés ou professionnels qui envisagent un projet professionnel dans les Outre-Mer. François Brichant prend l’exemple des anglais qui eux, restent beaucoup en réseau. « Il y a un networking naturel chez les Anglais et on s’est rendu compte qu’il n’y a pas de choses de ce genre en Martinique », reconnaît l’entrepreneur.

Dans un espace aménagé pour les professionnels de la Caraïbe, les personnes en fin de parcours ou déjà diplômées s’adonnent à des entretiens de 10 à 15 minutes avec des responsables des ressources humaines de groupes. « Ces personnes-là se disent qu’elles peuvent peut-être envisager de continuer leur carrière en mobilité en Martinique. » A l’issue, il y a un lien qui se crée et l’embauche peut se faire dans les six mois suivant l’entretien. Ce rassemblement a lieu tous les deux ans. Cette année, plus de 2 000 personnes sont attendues au Palais Brongniart dans le 2ème arrondissement de Paris. Une opportunité supplémentaire d’agir efficacement contre cette fameuse, « fuite de cerveaux. »