Durant trois jours à Marie-Galante s’est déroulée la 18e édition du festival phare de la Guadeloupe : Terre de Blues. Un moment de musique, de fête et de partage que tous les festivaliers ont pu goûter sans modération. Reportage en immersion.

« How do you feel it Guadeloupe? Say heeyyyy hoooo! » Sur la scène du 18e festival Terre de Blues,  qui se tenait à Marie-Galante du 2 au 5 juin 2017,  Sizzla, l’une des stars très attendues de la programmation, enflamme la foule avec sa voix rocailleuse. Le Jamaïcain, cintré dans un costume gris anthracite, œillet jaune à la poitrine, est le dernier de la trilogie du samedi, après la Marie-galantaise Malika Tirolien et l’Américain Bobby Rush. La petite-fille du poète Guy Tirolien, parrain à titre posthume du festival, a offert sa voix soufflée aux festivaliers et rendu un vibrant hommage à son père, pendant que Bobby Rush proposait un échantillon de sa longue carrière dans le monde du blues américain. La veille, c’était la Réunionnaise Morgane Ji, puis Rony Théophile et Dissonance et bien sûr Akiyo Ka qui ont maintenu la Grande Galette en ébullition et ont mis le feu à l’Habitation Murat où se situent tous les concerts célébrant le blues et ses dérivés musicaux.

©HappyMan Photography

Pour Sizzla, la scène se pare des couleurs de la Jamaïque, le son éclate et monte, pendant que la foule, assise durant les deux premiers concerts se lève en criant de ravissement. L’idylle entre les spectateurs et le chanteur sera légèrement abîmée lorsqu’il lui refusera un rappel, forçant les festivaliers à sortir du site, les pieds et les jambes lourds d’avoir tant dansé, la tête tournant d’avoir parfois un peu trop bu et la faim attisée par l’exercice et les effluves de bokits, de grillades et de frites qui embaument un peu partout autour du site.

Village de toile

Depuis le début du festival, le 2 juin, les bateaux en provenance de Pointe-à-Pitre déversent des centaines de personnes à chaque rotation sur l’île du Sud, qui, a minima, double sa population à chaque édition et passe en trois jours de 11 000 à près de 25 000 personnes. Dès le premier pied posé sur la Grande Galette, les festivaliers partent à la recherche de leur hébergement, le plus souvent en camping. Cette année, la municipalité de Grand-Bourg à édifié un camping « officiel et sécurisé » sur la plage. Mais, peu ombragé et à 30€ par tête, nombre de participants trouvent des plans B. Et nombreux sont les habitants à proposer de mettre un bout de jardin à disposition. C’est le cas pour une troupe d’amis, venus passer le week-end au festival. « J’ai laissé un message sur GwadaConnexion, raconte Eloïse qui a organisé le campement, et un gars a répondu et a dit oui. Comme on débarque à dix-sept, on a ramené une bouteille de vin par personne « .

©Amandine Ascensio

A équidistance du village et du site de concert, le plan semble plutôt ficelé. Sitôt arrivé sur place et les présentations faites, les tentes se montent et les hamacs s’accrochent aux cocotiers de la plage, sur laquelle s’ouvre le jardin de l’hôte et ceux de ses voisins dont les terrains sont transformés en villages de toile. Dès que tout le monde est installé, l’apéritif est déclaré ouvert : chaque membre de la troupe est venu avec de quoi abreuver un régiment, en plus du cadeau pour leur hôte.

Vie de village

Après quelques verres d’usages, il est temps d’aller découvrir le village et les stands qui s’y tiennent durant les quelques jours du festival. Dans tout le centre-ville se sont dressés des étals de commerçants et artisans, Marie-Galantais pour la plupart, Guadeloupéens pour les autres. « C’est une manière de se faire connaitre« , explique Tania, créatrice de vêtements au Lamentin, qui vend ses confections sur-mesures. Sur les étals, l’artisanat local s’expose aux yeux des visiteurs : bijoux et sacs colorés, tissus africains, livres, et bien sûr les spécialités de l’île, allant du rhum au miel. Sur la place proche du débarcadère, des petits concerts animent l’après-midi et font danser les badauds. On y passe du Kassav, mais on s’ambiance aux rythmes du « bouladjèl ». Gloire au gwoka que tous les Marie-Galantais connaissent et célèbrent en cœur, rassemblés en rond autour des chanteurs et musiciens.

©A. Ascensio

« Même si on assiste aux concert, c’est notre festival à nous« , s’exclame Claudette, habitante de Grand-Bourg, l’œil pétillant et le sourire aux lèvres. Elle affectionne tout particulièrement cet événement, qui « donne de l’énergie à la ville« . Elle rit. « Certains disent que ça fait du bruit, mais moi je trouve que ça fait vivant. » Et cela fait vivre également : les restaurants et bars de la ville ne désemplissent pas et misent une partie de leur chiffre d’affaires annuel sur l’événement. L’organisation du festival coûte 800 000 €, apprend-on de Maryse Etzol, président de la communauté de commune de Marie-Galante, maire de Grand-Bourg et également présidente du festival. « Les retombées font l’objet d’une étude, mais on est certains que cela est positif, ne serait-ce qu’en termes de culture « , assure-t-elle.

« Les clés sont dans le lambi »

« Les Marie-Galantais se sont petit-à-petit appropriés Terre de Blues, note Maryse Etzol. On le voit notamment dans l’ouverture des before et des after qui ont essaimé un peu partout sur l’île. ». Dans ces bars, qui organisent concerts, soirées et autres réjouissances en amont et en aval des prestations des groupes de l’Habitation Murat, la fête peut commencer à 16h et s’achever à 6 ou 7h du du matin pour le plus grand plaisir de notre équipe de festivaliers qui profitent ainsi de leurs nuits au maximum. De fait, la matinée est un peu léthargique, même si certains restent extrêmement motivés et se lancent dans un footing ou de la nage en mer. Les autres ont tenté de trouver le sommeil toute la nuit dans la chaleur de leur tente mal aérée, fermée pour ne rien mouiller en cas de grain, mais où la chaleur est suffocante. Parfois, ils ont dormi la moitié du corps dehors, un peu assis, un peu couché. Ils finissent pas se lever, bon gré, mal gré, et vont se jeter dans l’eau fraîche du lagon avec un soupir de soulagement : « ça fait du bien !« .

©A. Ascensio

Ce petit monde ensommeillé traîne un peu toute la journée, au rythme de la langueur de l’île. Quand certains discutent, une clope ou une bière à la main, une blague à la bouche, d’autres lézardent voire brûlent sur le sable blanc, avant d’être chassés par une pluie soudaine ou un cruel besoin de Biafine. Un couple va se promener, s’assoit dans un troquet est rejoint par d’autres. On mange pour reprendre des forces ou pour soigner sa gueule-de-bois. Avant de sortir, on se concerte sur les plans des uns et des autres : Tout le monde veut-il voir le même concert ? Partir à la même heure ? Manger au même endroit ? Et après les concerts, on fait quoi ? Et pour gérer l’accès à la maison face à tous ces emplois du temps différents et un seul jeu de clé, le propriétaire des lieux a l’astuce : « Les clés sont dans le lambi posé devant la maison… sinon, vous passez par la plage« .

Après l’attentat

Le samedi 3 juin, la ville de Londres vient d’être touchée par un attentat, causant plusieurs morts et de nombreux blessés. Le dimanche matin, dans les rues de Grand-Bourg qui s’éveillent doucement, les commentaires vont bon train chez les journalistes présents pour couvrir le festival. « Quoi ? Comment ? Encore? » Cela ternit un peu la bonne humeur ambiante. Le soir, lors de son concert, Ayo, tête d’affiche de la soirée, martèle « L’amour c’est la clé« , au micro, devant son public, en réponse aux malheurs du monde. La musique tranquille et envoûtante de la Nigériane-allemande fait tout de même un peu retomber l’ambiance de folie furieuse qui a saisi l’Habitation Murat une heure auparavant. Déjà charmée par la présence de Grupo Compay Segundo, le plus que centenaire groupe cubain, la foule, plus importante que les jours précédents a accueilli avec curiosité Faada Freddy, connu pour sa Victoire de la Musique en 2016 et sa vision de la musique comme « une arme de construction massive » où « la voix est le reflet de l’âme« . Quelques secondes après les premières mesures, le public était conquis : la voix riche et profonde du Sénégalais, capable de grimper les octaves en deux notes, rythmée par les percussions uniquement corporelles des personnes sur scène ne laisse pas d’autre choix que d’être captivé.

Bête de scène, Faada Freddy emmène son public de soul en blues, de blues en électro, d’électro en gospel sans un seul instrument. Dans toute la foule, le frisson se répand, tout le monde bouge, danse, et se repaît de ce son charnel, de la frénésie du rythme et des mélodies. A la fin du concert, malgré les pieds en bouillie, le front mouillé de sueur et le souffle court d’un trop plein de cigarettes, tout le monde a la sensation d’avoir vécu quelque chose d’exceptionnel, que même la brillante Ayo ne pourra surclasser.

©HappyManPhotography

D’ailleurs, le lendemain, on en parle encore dans le petit groupe, et tout le monde se remémore la « claque musicale » que ces aficionados des festivals du monde entier n’avaient pas ressenti depuis longtemps. Alors, sur le bateau du retour, ceux qui ont réussi à monter, malgré la gestion épouvantable des flux de personnes à l’embarquement, y pensent déjà : « Bon, on remet ça l’an prochain ? »

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