En Guadeloupe, le rideau est tombé samedi sur la 1ère édition du Salon du Numérique organisé les 23 et 24 juin derniers. Signe que l’archipel se tourne (enfin?) vers l’économie du futur et entend mettre la dématérialisation à disposition de son économie. Un élément dont s’empare une des structures qui pousse l’utilisation du numérique le plus loin : le FabLab.

Montrer à quel point le monde du numérique est partout, dans tous les secteurs et surtout dans la vie de tous les jours, c’était l’ambition de cette 1ère édition de ce salon qui se tenait au Palais des Sport du Gosier les 23 et 24 juin dernier. L’objectif poursuivi par les organisateurs du salon, notamment son chef de projet, Ruddy Séverin est clair : « C’est le premier salon de ce type aux Antilles. Nous avons mis la nécessité de la transformation digitale comme fil rouge. » Un phénomène, détaille-t-il, hyper présent dans la vie de tout un chacun, qu’il convient d’appréhender, d’apprivoiser et de saisir.

Pour cet événement, il a réuni une quarantaine d’exposants, dont de nombreux institutionnels mais pas seulement : parmi les présents, des entreprises, comme An Sav fè Sa, qui présentait Carter, une application dont le lancement s’est effectué la veille, mais aussi des sociétés spécialisées dans la réalité virtuelle, les drones, la domotique, etc… « Mon coup de cœur et j’espère qu’ils nous suivront longtemps, c’est le stand du FabLab de Jarry », sourit Ruddy Séverin.

Le fourbi du FabLab

Le FabLab, ce tiers-lieux installé dans la zone industrielle de Jarry à Baie-Mahault, avait en effet réuni force bénévoles pour présenter son activité et se faire connaître auprès du grand public, mais aussi des professionnels. Initié en 2015 par le Capt’n Kurt, son fondateur, l’association rassemble autour d’elle une bonne cinquantaine de membres et encore plus de sympathisants. Pour l’occasion, le FabLab a déplacé un petit échantillon de l’immense fourbi qui envahit l’entrepôt où les membres ont leur quartier général, jusqu’au Palais des Sports. L’idée : attirer l’œil et marquer les esprits.

© Amandine Ascensio

C’est d’abord le son, lorsqu’on s’approche du stand, qui fait tourner le regard. Des bruits électroniques, des rires, des questions. « Mais qu’est ce que c’est ça ? », s’interrogent les quelques badauds intrigués par les appareils exposés. Ce vendredi, ce sont les professionnels du numérique qui, bien que compétents dans leurs domaines, viennent parfois jeter un œil sur les « geekeries » des FabLabers, attirés par la créativité dont ils font preuve.

« C’est ça l’esprit du lab : on crée des choses, beaucoup avec des ordinateurs, pour solutionner des problèmes du quotidien », tente d’expliquer « Petit Ludo », un membre de l’association à une personne arrêtée au stand, un peu perplexe devant l’amoncellement de bidules plus ou moins utiles. Sur les tables qui suivent les murs amovibles de l’espace d’exposition, s’entassent des imprimantes 3D, des écrans, une pyramide holographique qui diffuse tour à tour une chanteuse, un colibri ou une planète en hologramme, un flocon en LED, un demi bras de zombie et un faux bébé contaminé dans un bocal, façon conservation au formol.

© Amandine Ascensio

« Ces deux objets, en fait, explique Arnaud, également membre du Lab, c’est quand on a participé au projet pédagogique d’un lycée, où une classe voulait réaliser un film de zombie. Ceux qui se sont occupés de ce projet-là on montré comment fabriquer avec peu de choses un maquillage évoquant un corps en putréfaction. » Sourire amusé dans l’assistance.

Utile ludothèque

« Aujourd’hui on a pris beaucoup de choses un peu ludiques », souligne le Capt’n Kurt en montrant du doigt, le mini-mini-golf, le Puzzle-Bobble géant (vieux jeu vidéo), projeté sur grand écran où jouent grands et petits en tournant des roues de fauteuil roulant en guise de joystick. il est vrai que tout ceci, aux yeux du non-initié pourrait sembler un peu futile, voire du gaspillage de temps et de talent. Pourtant, la ludothèque peu s’avérer utile. En bidouillant un jeu, la compétence s’acquiert et doit, dans l’idéal, servir des grandes causes. Par exemple le développement d’un véhicule autonome à toute petite échelle viendrait servir, après son développement à taille grandeur-nature, un projet de solution aux problématiques de transports en Guadeloupe.

© Amandine Ascensio

Apprendre à modifier le code des programmes électroniques d’un véhicule, viendra aussi s’ajouter aux compétences réunies dans une association, dont le Lab est partenaire du côté de Paris, l’Hermitage, qui se veut un lieu de créativité et d’innovation, un paradis de l’invention moderne, où les hackers volontaires pourront plancher sur les thématiques de développement durable ou d’agro-écologie. C’est la même équipe, qui quelques mois plus tôt est venue en Guadeloupe, le Fablab à ses côtés, prouver que la protection des populations en cas de catastrophe naturelle pouvait aussi passer par des outils numériques, simples d’utilisations, accessibles à tous et peu onéreux. L’imprimante 3D pourrait servir à sauver la jambe d’un chien amputé en modélisant l’os et en réimprimant la prothèse. Le système de récupération systématique, vient aider la lutte contre l’obsolescence programmée et la réduction des déchets, en faisant soi-même, par soi-même mais avec les autres.

Reprendre le pouvoir

« Via les FabLabs, le citoyen lambda reprend possession de sa capacité d’action, explique CorteX, président du FabLab de Jarry. Et ce faisant, le mouvement n’est plus insufflé par le sommet de notre hiérarchie verticale mais bien par la base. Changer le monde devient une action citoyenne. Le but n’est pas de supprimer ou de casser le système, mais plutôt de pallier ses incohérences et contourner ses conflits d’intérêts. » Avec du matériel de récupération, à moindre coût et souvent, dans une ambiance bon enfant à l’humour gentiment potache.

Alors petit-à-petit, les geeks de la Guadeloupe se font connaître. Encore anonymes il y a peu, les voilà sous le feu de la rampe à chaque sortie, chaque action. Le premier jour du salon, le stand n’a pas désempli de journalistes. Ils ont des projets fous, d’autres moins fous. Par exemple ressortir de son garage la toute première version du hackerspace qu’ils ont fondé, le bus de rétrogaming « Destination Pirate » pour en faire un Lab itinérant et circuler dans toute la Guadeloupe à la conquête d’autres inventeurs qui viendrait développer leur projets chez eux, dans l’atelier, et aussi renflouer les caisses de l’association.

Destination Pirate, le bus du Fablab transformé en refuge pour l’occasion
© A. Ascensio

Ici, pas de notion de profit, ni de propriété intellectuelle exclusive. Les objets développés appartiennent à la communauté et sont open-source : chacun peu s’en saisir et modifier le concept pour créer autre chose sur cette base.

Des usages inconnus

Des usages, qui sont souvent observés avec un regard dubitatif. A l’heure où les startups tentent d’accroître leur potentiel de cotation boursière et où les écosystèmes numériques des territoires intègrent pleinement la dimension capitalistique de l’économie ,ce phénomène de gratuité, d’entraide, de coopération et d’horizontalité induit par l’utilisation des outils numériques semblent encore peu communs, voire utopiques. Et si l’idée se démocratise dans les territoires très numériques, en Guadeloupe, cela n’a que peu d’écho. La raison ? Des usages des outils numériques encore très peu développés sur l’île.

Selon une étude réalisée en septembre 2015 par le baromètre du numérique local, 1 Guadeloupéen sur 3 « reste mal à l’aise » avec les nouvelles technologies. Encore 22 % des foyers ne sont pas connectés, car ils estiment « ne pas en avoir besoin« . Autre indicateur, en matière de réseaux sociaux, si Facebook est utilisé par 90 % des internautes, Twitter et Snapchat sont sous-utilisés à raison de 21 % et 10 %, comparativement à la métropole. Enfin pour les actes administratifs, seuls 53 % des utilisateurs affirment utiliser les services numériques. Une situation qui va de pair avec la situation sociale, notamment le niveau de vie, le chômage.

« Nous avons, sur plusieurs secteurs, comme l’éducation, la santé, la mobilité durable, l’économie, la culture et le tourisme, défini des orientations et une vingtaine d’actions pour inciter les Guadeloupéens à se saisir de l’opportunité numérique, notamment par le biais d’appels à projets » détaille Ludmilla Hermite, chef du service Développement des projets numériques à la Région. Pour l’heure, des « cyberbus » sillonnent déjà l’île, des sortes de maisons ambulantes du numérique pour faciliter l’appropriation par les usagers de ces outils.

© Amandine Ascensio

Alors en attendant qu’on les comprenne totalement, les geeks de Jarry trifouillent des ordinateurs, bidouillent des machines, construisent des objets design et montrent leur savoir-faire à qui voudra bien les regarder. Dernière idée en date : transformer une plateforme de flipper en jeu de société au décor ambiance Moyen-Âge-qui-clignote, où règles du jeu créées de toutes pièces se mêlent au hasard et à la stratégie d’un jeu d’attaque et de défense. Testé et approuvé.

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