Le mois de mai, mois de commémorations. En Guadeloupe, les mémoires se souviennent douloureusement des événements des 26 et 27 mai 1967. Des heurts violents ont éclaté entre des manifestants et policiers à Pointe-à-Pitre, lors d’une grève des ouvriers du bâtiment. Et cinquante ans plus tard, des questions restent encore sans réponses.

L’histoire guadeloupéenne est riche en événements au mois de mai : le souvenir de Louis Delgrès se faisant sauter en 1802 pour ne pas retomber en servitude après que Napoléon Bonaparte ait rétabli l’esclavage, par exemple, mais aussi et surtout les événements de mai 1967 « que de très nombreux guadeloupéens ont vécu, sans jamais en parler« , selon Jean-Pierre Sainton, historien enseignant-chercheur à l’université des Antilles et auteur d’un livre, avec Raymond Gama intitulé « Mé 67 ».

©A. Ascensio

Il y a tout juste cinquante ans, dans un contexte de décolonisation et de difficultés économique dues à la crise de l’industrie sucrière, la Guadeloupe est aux prises avec des mouvements sociaux et indépendantistes. Le 26 mai 1967, une grève des ouvriers du bâtiment dégénère en émeute à Pointe-à-Pitre, après que la rumeur se soit répandue : le représentant du patronat dans les négociations pour une augmentation de salaire, aurait prononcé cette phrase, « quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail. » Personne ne sait véritablement si ces mots ont été prononcés ou pas.

Toujours est-il que la tension monte chez les manifestants et la grève tourne à l’émeute. Et là, les policiers ont tiré. Le 27 mai, les policiers continuent leur répression dans le sang, certains parlement même de nettoyage. Si le nombre de morts officiel est de huit personnes, de nombreux chiffres circulent, notamment celui de 87, rapporté par un journaliste de la bouche de l’ancien secrétaire d’Etat aux Outre-mer Georges Lemoine dans les années 1980 sous la présidence de François Mitterrand qui aurait trouvé ce chiffre dans des notes transmises à son secrétariat d’État. Pour autant, aucune preuve n’atteste ses dires.

Un mystère non élucidé

Cinquante ans plus tard, la lumière reste toujours à faire sur le nombre de morts, sur la chaîne des responsabilités et l’identification des donneurs d’ordres. En 2016, le rapport de la commission Stora a tenté d’éclaircir certains points, une commission d’historien mandatée par le gouvernement Valls pour tenter de retrouver la vérité dans ce sombre passé. « Les historiens de la commission ont eu un accès aux archives« , rappelle Jean-Pierre Sainton. En effet, les archives ont pu être ouverte pour le travail de cette commission, selon des procédures légales. Cependant, aucune archive n’a pu être trouvée. En effet, le rapport Stora affirme que les archives ont « dès le départ été constituées en omettant de rapporter ce qui s’était effectivement passé. » Malgré tout, le cinquantième anniversaire pourrait amener certaines archives à être déclassifiées, comme les minutes et les rapports d’instruction des procès des indépendantistes arrêtés suite aux émeutes. « Certaines archives resteront pourtant sous scellées encore 50 ans« , regrette l’historien.

Alors, l’aube du cinquantenaire de ces événements, les associations de citoyens, des collectifs et les syndicats renforcent leur pression pour enfin savoir la vérité et « libérer la parole. » En début d’année le carnaval a été placé sous le signe de la commémoration, avec des déboulés en conscience des groupes à peau, une passation d’un cahier de pétition, et aussi la banderole « 50 ans et après ? »

©DR

Une pétition exigeant l’ouverture des archives, la vérité, la reconnaissance des préjudices et les réparations pour les familles est en circulation sur Internet. L’Etat a également été assigné en justice par l’intersyndicale et quelques familles de victimes par le mouvement et l’audition aura lieu le 23 juin prochain. Une autre plainte a été déposé pour « crime contre l’humanité.« 

« Depuis 2005, l’intersyndicale dépose des requêtes en justice« , indique Elie Domota, secrétaire général de l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe, syndicat impliqué dans le mouvement. « L’Etat a massacré, le traumatisme est violent, c’est comme si un père tuait ses enfants », ajoute-t-il. Lui, ne croit pas à des révélations des autorités et compte sur le réveil de la parole populaire. « Nombre de familles ont eu des membres disparus ou tués et secrètement enterrés, lors de ces événements, mais cela reste tabou » explique-t-il. « La seule façon de reconstituer ce morceau d’histoire serait que les gens se mettent à raconter.« 

La « thérapie de groupe » de la Guadeloupe

Pour se faire, tout le monde s’y met : artistes, musées, militants. « On tente d’éveiller la curiosité et la parole au travers de nos manifestations culturelles« , confie Cynthia Phibel, responsable de la programmation du Mémorial Acte qui a mis à l’affiche des déboulés de Voukoum, un film de Xavier-Marie Bonnot et François-Xavier Guillerm, Mai 67, un massacre oublié. A la fin de la projection, qui met en lumière des témoignages de familles de disparus ou de rescapés et confronte les données existantes, c’est le silence dans la salle. Comme un recueillement, des questionnements. Tout au long du week-end anniversaire, d’autres manifestations se sont ancrées dans ce travail de mémoire.

« Nous voulons solliciter le regard du public, et le 8 juin, nous allons faire intervenir dans le cadre d’un échange un certain nombre de témoignages« , indique-t-on au Mémorial Acte. Idem à Baie-Mahault, au soir du 26 mai où l’UGTG réunissait des personnes touchées par les tragédies et venues témoigner, au travers de récits émouvants. Un travail de longue haleine, débuté il y a quelques temps déjà, notamment au Carnaval, par des représentations, des conférences autour de cette thématiques.

Par ailleurs, des jeunes travaillent sur des films, des livres, et tentent de faire parler leurs familles sur cette douloureuse période, dont le rapport Stora, souligne la « persistance émotionnelle. » « Tout cela est très douloureux« , indique une jeune fille (qui a souhaité rester anonyme) : « il faut faire parler nos anciens avant qu’ils ne s’éteigne, pour recueillir leur mémoire. » Un travail de recueil d’identité qui serait nécessaire, si l’on en croit les différents historiens pour « passer au dessus » d’une telle tragédie commune à toute une population.

Et la parole pourrait bien commencer à s’ouvrir : « A chaque rencontre autour de cette thématique, des gens viennent témoigner pour la première fois, et publiquement« , indique Célio Siber, un des fondateurs du collectif « Doubout pou mé 67« , qui a organisé tout le week-end notamment à Paris, des événements.

© Kolektif Doubout Pou mé 67

Une manifestation a donc eu lieu à Paris, entre Nation et République, des conférences, des temps d’échange et un déboulé « en conscience » pour lesquels dont les témoins rapportent la bonne ambiance et surtout le monde présent. Pour le jeune homme, l’émulation autour de ces évènements, « c’est comme une thérapie de groupe que ferait la Guadeloupe » : il y a un effet d’entrainement, dès que quelqu’un se met à parler, d’autres suivent. Ainsi, un jour peut-être, on reconstituera toute l’histoire ». Celle d’une peuple vue par lui-même.

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