La gauche française a connu un affrontement homérique ce dernier week-end par meetings interposés dans la capitale française. Deux manifestations historiques ont réuni des milliers de personnes pour écouter Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon proclamer en ce début de campagne officielle les valeurs et la force de la gauche française. Deux moments de mobilisation réussis mais qui témoignent d’un score nul dans le match stérilisant que se livre ces deux leaders de la gauche pour la conquête (apparente) de la magistrature suprême.

Samedi, une impressionnante foule a marché et suivi Jean-Luc Mélenchon dans un grand rassemblement pour une VIème République. Ce point fort de son programme est une exigence d’une nouvelle république plus parlementaire et donc la formation d’une Assemblée constituante, avec des parlementaires « neufs ». Mélenchon veut aussi rendre le vote obligatoire dès 16 ans et propose de généraliser la proportionnelle et le droit de révocation des élus. Cette marche qui est parti symboliquement de la Bastille pour se terminer en meeting géant place de la République, a été l’occasion au delà de cette revendication de changement de régime politique, de mobiliser une partie du peuple de gauche autour de la conquête citoyenne du pouvoir politique. Une démarche qui mixe discours populiste et méthode participative.

Ancien socialiste déçu des pratiques de son parti et surtout de la gouvernance sociale démocrate de François Hollande et de Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon défend le principe d’un repli patriotique et social des français contre le mondialisme et le libéralisme jugés asservissants et aliénants. D’après lui, le citoyen français doit arracher et reprendre le pouvoir que l’oligarchie financière, la Commission européenne et le monarque présidentiel ont progressivement confisqué.

© Twitter / Jean-Luc Mélenchon

Il y a, selon le leader du mouvement les insoumis, urgence car ce système pérennisé par la Vème République conduit selon lui à une catastrophe écologique et sociale et à la guerre généralisée sans que les citoyens ne puissent jamais dire leur mot. Convoquer une Assemblée constituante pour fonder une VIème République serait donc le moyen de réorganiser pacifiquement notre démocratie en fixant les droits écologiques, sociaux et démocratiques dont nous aurions besoin à notre époque.

D’autres propositions ont ponctué le discours très lyrique de Jean-Luc Mélenchon. Quatre d’entre elles sont assez innovantes et fortement de gauche :

La règle verte

L’écologie occupe une place d’importance dans les propositions du candidat à la présidentielle. Il avait d’ailleurs défendu l’idée de « règle verte » dans un livre éponyme, en 2012. L’objectif de cette mesure, plébiscitée par 38,5 % des militants : marquer une rupture avec la règle d’or budgétaire en partant du principe de ne pas épuiser les ressources naturelles.

Une autre Europe

Jean-Luc Mélenchon souhaite donner plus de poids à la parole des citoyens. Ainsi, il propose une « refondation démocratique » des traités européens. Cette idée occupe la quatrième place du programme.

Séparer les banques

Afin d’éviter de nouvelles dérives sur la place financière, Jean-Luc Mélenchon propose de défendre la séparation des banques d’affaires et de détail. En plus de cette proposition votée à plus de 31 % par les insoumis, le candidat souhaite créer un pôle public bancaire.

Augmenter les salaires, le SMIC, les dépenses publiques

Priorité : pouvoir d’achat. Selon lui, il est nécessaire de pousser les Français à consommer. Pour cela, il propose d’instaurer un Smic mensuel à 1, 300 euros nets, contre 1 143,72 euros aujourd’hui. Jean-Luc Mélenchon entend également revaloriser les salaires des fonctionnaires. Environ trois militants sur dix (28 %) ont désigné ces mesures comme prioritaires. Sur ce point, le candidat à la présidentielle prévoit une hausse de la dépense publique de l’ordre de 173 milliards sur le quinquennat afin de financer notamment l’augmentation des salaires.

Bercy ou le moment Hamon

Benoît Hamon lui a brillamment réussi son pari risqué de réunir plus de 15 000 personnes (en fait il en a réuni 25 000) dans la grande salle mythique de Bercy. Il a en fait égalé voire dépasser le célèbre discours du Bourget de François Hollande en intensité et en vision d’avenir pour la France. Il a clairement et avec passion proposé lui aussi une nouvelle démocratie écologique et sociale française. En faisant appel à la mémoire de la gauche française, il a clairement revendiqué la pureté des idées et des avancées dues à la gauche et vilipendé les idées conservatrices de la droite et surtout il s’est livré à une très sévère critique de l’idéologie de l’extrême droite conduite par Marine Le Pen et de l’influence des puissances d’argent qui se cacheraient derrière Emmanuel Macron. Le vainqueur de la primaire de la belle alliance populaire a visiblement réussi à entrer dans la peau d’un prétendant à la plus haute place de l’Etat.

© Twitter / Benoît Hamon

Peu de propositions ont été entendues dans son discours mais la présentation du programme amendé du candidat cette semaine a montré une volonté de synthèse que n’aurait pas renier François Hollande. Du « made in France » d’Arnaud Montebourg, à la laïcité exigeante de Vincent Peillon, le candidat socialiste a joué ses dernières cartes pour relancer une campagne en perte de vitesse en tentant de rassembler via son programme, le peu de ténors socialistes encore fidèles. Le résultat est tout de même, marqué à gauche, mais très flou concernant le financement. Ce programme est par ailleurs assez antagoniste des règles de gestion européennes qui encadrent 80% du droit et de l’économie française.

Ces deux épisodes fort de la campagne ne peuvent cependant oblitérer le fait que ce sont deux camps de la gauche qui s’affrontent et dont les idées sont très proches mais qui sont incapables de s’unir comme avait réussi à le faire François Mitterrand en 1981 pour que la gauche gagne. Le parti socialiste, malgré cette belle démonstration lyrique et militante est en plein éclatement avec le départ de nombreux anciens ministres et élus réformistes et sociaux-démocrates. Benoît Hamon vient de subir, avec beaucoup de stoïcisme, les déclarations revanchardes et amères de Manuel Valls, ancien premier ministre du président de la République et qui se retrouve désormais SDF de parti politique. Nul doute qu’il va bientôt créer son propre parti et tenter de sauver ce qui reste des héritiers de Michel Rocard et qui n’adhèrent pas au « macronisme » émergeant.

L’avenir de la France se joue dans cette présidentielle à travers l’avenir de la gauche, une grande famille politique désormais éclatée en quatre pôles fratricides.