« Un livre est un outil de liberté » disait l’écrivain, Jean Guéhenno. Une phrase qui résume le bonheur qu’est la lecture d’un roman, d’un essai ou encore, d’un recueil de poèmes. La littérature antillaise regorge d’œuvres que vous devez absolument avoir lu au moins une fois dans votre vie et par la suite, ranger fièrement dans votre bibliothèque. En voici seize qui nous ont marqué à la rédaction…

La Rue Cases-Nègres, Joseph Zobel (1950)

© Potomitan

Grand classique de la littérature antillaise, « La Rue Cases-Nègres » est un roman inspiré du vécu de l’auteur dont l’action se déroule en Martinique dans les années 1930. C’est l’histoire du jeune José, élevé par sa grand-mère M’man Tine, prête à tout pour lui offrir une chance de réussir. Cette œuvre sera adaptée sur grand écran par la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy. Elle a été récompensée par 17 prix internationaux dont le César de la meilleure première œuvre en 1984.

Quand la journée avait été sans incident ni malheur, le soir arrivait, souriant de tendresse.
D’aussi loin que je voyais venir M’man Tine, ma grand-mère, au fond du large chemin qui convoyait les nègres dans les champs de canne de la plantation et les ramenait, je me précipitais à sa rencontre, en imitant le vol du mansfenil, le galop des ânes, et avec des cris de joie, entraînant toute la bande de mes petits camarades qui attendaient comme moi le retour de leurs parents.

Moi, Tituba sorcière… (1986)

« Haïti Chérie », « Le Cœur à rire et à pleurer », « Ségou »… La bibliographie de Maryse Condé est très riche. « Moi, Tituba sorcière » est l’une de ses œuvres les plus célèbres et récompensées. Ce roman fantastique raconte l’histoire (bien réelle) de la guérisseuse Tituba. Sous la plume de l’écrivaine guadeloupéenne, sont décortiqués des faits historiques et des thèmes  comme l’esclavage, les procès de sorcellerie de Salem, les travers de l’être humain.

Les morts ne meurent que s’ils meurent dans nos cœurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire,si nous posons sur leurs tombes les mets qui de leur vivant ont eu leurs préférences, si à intervalles réguliers nous nous recueillons pour communiquer dans leur souvenir. Ils sont là, partout autour de nous, avides d’attention, avides d’affection. Quelques mots suffisent à les rameuter, pressant leurs corps invisibles contre les nôtres, impatients de se rendre utiles.

Peaux noires, masques blancs, Frantz Fanon (1952)

© Amazon

Fortement marqué par le processus de colonisation, Frantz Fanon s’attache au fil de ses écrits à rendre compte de ses conséquences sur les peuples colonisés et colonisateurs. Dans cet essai, l’auteur – psychiatre de formation – instruit le lecteur sur la problématique raciale. Le Martiniquais livre une analyse sur le rapport Noir-Blanc, un point de vue psychologique de ce que le colonialisme a laissé en héritage à l’humanité.

Le malheur de l’homme de couleur est d’avoir été esclavagisé.
Le malheur et l’inhumanité du Blanc sont d’avoir tué l’homme quelque part.
Sont, encore aujourd’hui, d’organiser rationnellement cette déshumanisation. Mais moi, l’homme de couleur, dans la mesure où il me devient possible d’exister absolument, je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives.
Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose :
Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve.
Le nègre n’est pas. Pas plus que le. Blanc.

Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwartz-Bart (1972)

 

© Alliance française de la Nouvelle-Orléans

 

Sélection du Prix Goncourt, ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme guadeloupéenne, Télumée. Simone Schwarz-Bart nous conte le périple de cette amoureuse de la vie et de son île, qui se bat pour construire son bonheur. Cette œuvre recèle aussi un hommage à la femme noire, notamment à travers la figure de la grand-mère de l’héroïne, Toussine, dite la Reine Sans Nom.

Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays, sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur. Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité. Mais je ne suis pas venue sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie…

Un papillon dans la cité, Gisèle Pineau (1992)

 

© Amazon

Quitter son île natale, la Guadeloupe, pour une cité dans la banlieue parisienne… C’est le sujet du premier roman plein de tendresse et de réalisme de Gisèle Pineau. Il raconte l’histoire de Félicie dit Féfé (âgée de 10 ans) qui doit laisser sa grand-mère maternelle, Man Ya, pour retrouver sa mère qui l’a abandonnée peu après sa naissance.

Ma très chère fille,
Je sais d’avance que tu seras étonnée de recevoir de mes nouvelles derrière un si long silence. Je ne pouvais faire autrement. Après des années difficiles, je connais aujourd’hui une vie meilleure. Sache que, depuis mon départ, j’ai pensé à toi chaque jour. Je suis sûre que ta grand-mère t’élève bien et t’aime beaucoup. Mais il est temps maintenant de me rejoindre en France où ta famille t’attend. Je suis mariée et tu as un petit frère de 4 mois.

Texaco, Patrick Chamoiseau (1992)

 

Vainqueur du Prix Goncourt 1992, « Texaco » est le troisième roman de Patrick Chamoiseau. L’auteur martiniquais réalise un tour de force avec cette plongée dans le quartier de Texaco, à Fort-de-France, à travers les mémoires de celle qui l’a fondé, Marie-Sophie Laborieux. Un témoignage qui met en scène d’autres personnages et d’autres voix qui retracent l’histoire de la Martinique et du peuple antillais depuis l’esclavage à la difficile émancipation après la Seconde Guerre mondiale.

L’urbanisme occidental voit dans Texaco une tumeur a l’ordre urbain. Incohérente. Insalubre. Une contestation active. Une menace. On lui dénie toute valeur architecturale ou sociale. Le discours politique est là-dessus négateur. En clair, c’est un problème. Mais raser, c’est renvoyer le problème ailleurs, ou pire, ne pas l’envisager. Non, il nous faut congédier l’Occident et réapprendre a lire: réapprendre a inventer la ville. L’urbaniste ici-là, doit se penser créole avant même de penser.

Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire (1947)

 

© Présence Africaine

Cette œuvre poétique est l’un des textes majeurs du mouvement littéraire de la négritude, dont Aimé Césaire est l’un des fondateurs. Un florilège de vers libres, de métaphores et d’expressions singulières pour parler de son île natale, la Martinique. Son île et son peuple empreint de désarroi et en quête d’espoir. Un long poème de révolte plein de richesse, un portrait critique pour dénoncer la colonisation, le racisme. Une dénonciation qu’il poursuivra dans son « Discours sur le colonialisme ».

Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »

L’Énigme du retourDany Laferrière (2009)

© Amazon

Lauréat du prix Médicis 2009, Dany Laferrière possède l’une des plus belles plumes de la littérature haïtienne. Dans « L’Énigme du retour », il s’attaque la question de l’exil et du retour au pays natal. Un récit qui n’est pas sans rappeler son propre destin. Le lecteur suit le voyage de Dany, le narrateur-protagoniste qui doit rentrer en Haïti pour y enterrer son père. Il renoue et redécouvre son île, et doit faire face à tous les changements qu’elle a connue depuis son départ précipité, 33 ans plus tôt.

Pour les trois quarts des gens de cette planète
Il n’y a qu’une forme de voyage possible
c’est de se retrouver sans papiers
dans un pays dont on ignore
la langue et les mœurs,

On se trompe à les accuser
de vouloir changer
la vie des autres
quand ils n’ont
aucune prise
sur leur propre vie…

 

Black-Label, Léon Gontran-Damas (1956)

© Renaud-Bray

Figure de la littérature guyanaise, Léon Gontran Damas est également l’un des pères fondateurs du mouvement de la négritude. Dans « Black-Label « , il prend à son tour les armes pour exprimer la souffrance du peuple noir. Cette œuvre poétique sur la condition des Noirs résonne tel un chant, un véritable uppercut franc et puissant. À ranger également précieusement dans votre bibliothèque, son recueil « Pigments », publié pour la première fois en 1937.

Qu’attendons-nous

les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite

L’homme au bâton, Ernest Pépin (1992)

© Chapitre.com

C’est le premier roman d’Ernest Pépin. Au travers d’une légende populaire, il explore la Guadeloupe des années 60 à 90. L’écrivain guadeloupéen plonge le lecteur au cœur des tourments de l’île et prend plaisir à décortiquer l’identité créole. Quatre ans après « L’Homme-au bâton », suivra « Tambour-Babel », sélectionné pour les prix Goncourt et Renaudot. Il est également l’auteur de plusieurs romans de jeunesse remarquables : « Coulée d’or », « Lettre ouverte à la jeunesse ».

Les bons faiseurs de noix devaient être de redoutables psychologues car, en vérité, la noix ne s’impose pas mais elle s’amène doucement avec d’infinies précautions, sans effaroucher la chère, sans paraître grossier au regard parfois vigilent et proche d’un quelconque parent de la gamine.

Il y a bien sur des noix de bordées, véritables catch érotique, délices de manawas en chasse et en chaleur , brutales estocades de débutants trop égorgés ou d’ivrognes sans finesse aucune. Elles ne peuvent en aucun cas intéresser le chroniqueur.

Le Nègre et l’Amiral, Raphaël Confiant (1988)

 

© Fnac

C’est une Martinique « an tan Robè » (sous l’administration de l’Amiral Robert) que nous présente l’écrivain martiniquais dans « Le Nègre et l’Amiral ». Une toile de fond historique pour dresser le portrait d’une île qui vit recluse sous le régime vichyste. Pour cela, il entrecroise les destins de plusieurs personnages aux statuts et couleurs différents, dans un registre tragi-comique.

Tiens, je n’avais pas remarqué que les nègres de Morne Pichevin évoquent rarement les Français en chair et en os. Dans leur esprit, il n’existe qu’une entité abstraite, la France, dont la souffrance est aussi mystique que celle du Christ sur la croix. Fort peu avaient une claire conscience de la trahison du Maréchal dont on cloue d’ailleurs le portrait sur le poteau-mitan des cases, juste au-dessus des sacrés-cœurs, cela en dépit de l’intense propagande gaulliste des stations de radio britannique depuis les îles voisines ! 

Traité du Tout-monde, Edouard Glissant (1993)

Qu’est-ce que le Tout-monde ? « Notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la « vision » que nous en avons », déclare Édouard Glissant. Une œuvre emblématique dans la bibliographie de l’écrivain martiniquais qui s’interroge sur l’universalité. On lui doit également le roman « La Lézarde », vainqueur en 1958 du prestigieux prix Renaudot.

On avait commencé, ici aux Antilles, par moquer les fils, ceux qui étaient nés là-bas en France (les sociologues disaient : ceux de la deuxième génération), on racontait à leur propos des histoires de calimordants (leur manière à eux de nommer les crabes et de pérorer le français quand ils revenaient au pays et qu’ils étaient débarqués de ces Boeing 747 où on vous traitait presque comme un bétail ou une cargaison), plus tard on les appela des Négropolitains, ils en revendiquèrent parfois l’appellation, et la question se posa donc, à quoi nul ne porte réponse, de ce qu’ils sont en vérité.

Tu, c’est l’enfance, Daniel Maximin (2004)

© Africultures

Récompensée par le Grand Prix de l’Académie française Maurice Genevoix et le prix Tropiques, « Tu, c’est l’enfance » est une œuvre autobiographique. Dans ce roman, Daniel Maximin revient sur son enfance par le biais d’une confrontation entre le « tu », la voix de l’enfance et le « je », le regard porté par l’homme adulte. Un cheminement initiatique pour forger la construction de son être, le Nous.

Ton île, j’ai su un jour qu’elle n’était pas enracinée, ni fichée en terre, mais qu’elle était bien ancrée. Ancrée on ne voit pas au juste à quoi, ni sous l’eau ni sur terre en tout cas, mais sûrement à ses îles sœurs en archipel, peut-être aussi au feu des volcans sous-marins. Une petite embarcation orpheline de terre et mer, sans cales ni voilures, chargée d’une cargaison de fruits nourris de sèves recomposées.

Prière d’un petit enfant nègre (extrait de « Balles d’or »), Guy Tyrolien (1961)

 

© Présence Africaine

Ce poème mondialement connu a fait l’objet de nombreuses récitations dans les écoles primaires… Extrait du recueil « Balles d’or », il raconte l’histoire d’un enfant noir qui ne veut plus aller à l’école des Blancs. Dans cette « prière », l’écrivain guadeloupéen dépeint l’école comme un symbole de la colonisation des Blancs, un outil d’assimilation de la culture européenne auquel se refuse cet enfant noir.

Seigneur
je suis très fatigué
je suis né fatigué
et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
et le morne est bien haut qui mène à leur école
Seigneur je ne veux plus aller à leur école ,
faites je vous en prie que je n’y aille plus
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
où glissent les esprits que l’aube vient chasser…

Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain (1944)

 

© Booknode

 

Publié à titre posthume, « Gouverneurs de la rosée » est un grand classique de la littérature haïtienne. Sous la plume de Jacques Roumain prend vie l’histoire de Manuel, un jeune haïtien de retour sur son île, après 15 ans passés dans les champs de cannes à Cuba. Formé à l’agriculture moderne et la lutte syndicale, le jeune homme est résolu à redonner vie à son village frappé par la sécheresse. S’engage alors un combat pour le bonheur et la liberté.

Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence.

Papa, est-ce que je peux venir mourir à la maison ?, Tony Delsham (1997)

 

© Booknode

 

L’amour d’un père peut-il venir à bout d’un fléau de la société? Dans ce roman déchirant, Tony Delsham nous raconte l’histoire de Julianna, une brillante étudiante en droit qui sombre brutalement dans la drogue. Une descente aux enfers qui brise sa famille et plus particulièrement son père, prêt à tout pour la sauver. Au travers de l’histoire de cette famille, l’écrivain martiniquais met en exergue les ravages de la drogue et son ampleur dans notre société.

Lorsque tu es dépendante de la drogue, dit-elle, tu n’es plus rien, ton cerveau n’est plus que le locataire d’une tête vide. Mais, hélas, il n’est pas mort, loin de là. Ainsi, tu as conscience de ta chute, tu as conscience du dégoût provoqué autour de toi, tu lis la douleur inscrite dans les yeux de ton père et dans les yeux de ta mère. Mais tu n’y peux rien. Si tu savais jusqu’où je suis allée dans la déchéance pour avoir ma dose !


Les recommandations de nos lecteurs (à ajouter dans votre liste) :

  • Hadriana dans tous mes rêves, de René Depestre, 1988 (Prix Renaudot 1988)
  • Les Neuf consciences du Malfini, de Patrick Chamoiseau Chamoiseau, 2009
  • Les Jacobins Noirs, C.L.R James, 1938 / Beyond a Boundary, C.L.R James, 1963
  • Derek Walcott : Omeros, 1990 / Sea Grapes, 1976 / Henri Christophe: A Chronicle in Seven Scenes, 1949 /Dream on Monkey Mountain, 1967
    Derek Walcott a reçu le Prix Nobel de littérature 1992.

Articles similaires