Hacker. Le terme évoque des génies de l’informatique, particulièrement doués en matière de piratage. Une définition bien réductrice. Un hacker est en réalité « quelqu’un qui détourne un objet de son utilisation première » ainsi que nous l’explique le Guadeloupéen Gaël Musquet. Lui a décidé de mettre ses compétences au service (entre autres) d’une cause humanitaire : le sauvetage maritime des migrants, au large des côtes de la Libye. Un sujet qui n’est pas si éloigné des problématiques des îles antillaises, connues pour être des zones aux risques multiples. La rédaction de Mediaphore a passé deux jours à ses côtés, sur l’Aquarius de l’association SOS Méditerranée.

Samedi 11 juin 2016, aéroport de Roissy-CDG, Paris. Direction Rome, puis Palerme, puis Trapani, petite ville portuaire à l’extrémité ouest de la Sicile. La rencontre avec l’Aquarius est fixée au lendemain. Battant pavillon Gibraltar, le navire mesure 77 mètres de long pour 12 mètres de large. Quatre ponts, une capacité d’accueil de 200 à 400 personnes, avec à bord 11 membres d’équipage, complétés par six sauveteurs de SOS Méditerranée, deux volontaires dédiés à la communication et sept membres de Médecin Sans Frontière. Amarré au port de Trapani, l’ancien garde-côte est investi depuis mai 2015 d’une nouvelle mission : porter secours aux milliers de migrants qui chaque jour quittent les côtes libyennes, à la recherche d’une autre vie en Europe.

Baptisée SOS Méditerranéel’association est née de l’indignation du capitaine Klaus Vogel et de la responsable de programmes humanitaires Sophie Beau, face à l’inaction des politiques européennes dans le dossier migratoire. Le 9 mai 2015, date de la « Journée de l’Europe », la charte SOS Méditerranée est adoptée : sauver les vies humaines, protéger et accompagner ceux qui en ont besoin, mais également témoigner sur les réalités et les visages de la migration. Le projet rassemble, et en six semaines SOS Méditerranée récolte 275 000 euros auprès de donateurs privés pour concrétiser l’opération. En juin 2015, la branche française de SOS Méditerranée voit le jour, suivie en février 2016 de la section italienne. Entre le 7 mars 2016, date de la première opération de sauvetage, et le jour où nous publions cet article, ce sont plus de 3000 personnes qui ont pu être sauvées.

©J.Toussay

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Ce dimanche 12 juin, l’Aquarius se repose à Trapani avant de repartir pour une nouvelle rotation de trois semaines. L’occasion pour l’équipage de décompresser et pour Gaël Musquet, d’opérer. Hacker à La Fonderie (ndlr: l’agence numérique publique d’Île-de-France), le Guadeloupéen consacre depuis le mois de février une partie de son temps libre à SOS Méditerranée, en optimisant les réseaux et communications sur le bateau, mais aussi avec la terre ferme.

« Sur un bateau, il y a deux problèmes : la latence et la bande passante. La bande passante, c’est la capacité de ton tuyau à transporter beaucoup d’informations. Si tout le monde fait quelque chose au même moment, le tuyau est saturé. La latence, c’est le temps incompressible pendant lequel les serveurs se parlent avant que tu aies l’information. En moyenne à Paris, avec une ligne ADSL classique, la latence est de 30 millisecondes. Sur l’Aquarius, elle est de 644 millisecondes, soit plus d’une demi-seconde qui s’écoule entre le moment où je clique et celui où je reçois l’information. Ça n’a l’air de rien, mais en cumulé sur une page web où il peut y avoir 100 éléments à charger, ça fait long », explique Gaël Musquet. Et surtout, ça a un coût. « Avec un satellite, il faut compter entre 2,50 et 5 dollars du MégaOctet. Et on paie au volume. » Optimiser les échanges d’information permet donc également de réduire les coûts, un point toujours crucial pour une jeune association. 

Innover, c’est aussi être capable de trouver des solutions de repli

Gaël Musquet a 24 heures pour mener à bien ses missions. L’Aquarius reprend la mer lundi, 10h tapantes. Durant ce court laps de temps, le hacker doit installer un serveur de stockage qui permettra aux équipes de communication et au photographe à bord de disposer d’une sauvegarde de secours en cas de problème et travailler sur la compression des contenus, pour permettre notamment de libérer la bande passante. Enfin, afin de garder en permanence un oeil sur l’Aquarius, il va également installer une sonde AIS (Daisy, pour les intimes), qui lui permettra de connaitre en permanence la position exacte du navire.

« Evidemment, le bateau a sa propre position et nous, nous pouvons savoir plus ou moins où il est grâce aux remontées d’informations. Nous pourrions nous contenter des informations du capitaine ou de l’équipage. Néanmoins, au large des côtes libyennes, les opérateurs qui me remontent les informations n’ont pas assez de stations au sol. Ça ne capte pas forcément, et je perds l’Aquarius pendant 4 ou 5h. Aujourd’hui, notre opérateur peut également nous fournir la position du bateau. Mais j’essaie d’apporter un peu de fraicheur à tout ça : la sonde remonte toutes les 15 secondes la position du bateau, son cap, sa vitesse,  son état, s’il est au mouillage, appareillé… Je veux tester tous les canaux possibles. C’est aussi ça l’innovation, c’est être capable d’avoir des solutions de repli et de secours pour remonter l’information. »

Et des solutions de secours, il va falloir en trouver. À peine montés sur le bateau, de nouveaux problèmes viennent s’ajouter. Tout d’abord, les numéros français, italien et allemand, qui permettent aux équipes à bord de communiquer avec les équipes à terre ne fonctionnent pas. Un souci de téléphonie, soit pas exactement le domaine de compétence de Gaël. Deuxième point, plus pratique, la valise de Gaël -et donc son matériel- n’a pas pu être embarquée dans l’avion de Palerme. En attendant qu’elle arrive, il faut donc faire preuve d’imagination, et trouver comment remplacer les outils manquants avec les moyens du bord. Direction donc une petite boutique d’électroménager, où Gaël fait main basse sur ce qu’il lui manque : clés USB, câbles, et prises. Des objets du quotidien, pourtant soigneusement choisis en fonction notamment de leur « hackabilité », c’est-à-dire de leur facilité à être détournés.

Pour les gens, tu es un peu magicien. C’est pour ça que j’essaye de rendre les choses un peu plus simple.

16h, retour sur le bateau. De nouveaux téléphones sont venus remplacer ceux en fin de vie, résolvant ainsi la question de la téléphonie. La valise est enfin arrivée, et il est donc l’heure de passer aux choses sérieuses. Dans l’espace radio, Gaël s’installe. À côté de lui, les différents serveurs du bateau s’empilent : une colonne entière où se superposent des boitiers noirs, aux écrans clignotants, reliés entre eux par des dizaines et des dizaines de câbles. Sur son écran d’ordinateur, des lignes de codes vertes indéchiffrables pour les non-initiés. En quelques instants, l’espace Radio est devenu l’antre d’un hacker… qui écoute des sessions de dancehall tout en pianotant sur son clavier.

Pendant plusieurs heures, Gaël va travailler seul, comme coupé du monde… ou plutôt c’est l’idée que chacun s’en fait, à tort. L’image du petit geek à lunettes, retranché derrière son ordinateur, se nourrissant de codes binaires et de langage Python/Bash et dont personne ne comprend vraiment la mission ni le travail n’est jamais loin. Il est d’ailleurs difficile d’expliquer aux autres membres de l’équipage le rôle de Gaël , ce qu’il va installer, et en quoi ça facilitera la mission de SOS Méditerranée. « C’est un travail de l’ombre, un travail ingrat parce que les gens ne s’en rendent compte que quand il y a quelque chose qui ne va pas. Pour eux, tu es un peu magicien. Et c’est pour ça que j’essaye de rendre les choses un peu plus simple. »

Ainsi pendant tout le voyage, jamais il ne rechigne à expliquer. Sa mission, les termes techniques, les enjeux qui y sont liés, mais aussi d’une façon plus large la notion d’opendata (l’échanges de données libres), en quoi cela consiste, quels en sont les inconvénients, mais aussi les avantages et les multiples utilisations possibles au quotidien dans des domaines aussi variés que la santé, l’énergie, les causes humanitaires, et bien d’autres. De quoi faire réfléchir et donner une vision beaucoup plus réaliste d’un sujet à l’importance grandissante, mais encore méconnu.

Cette fois-ci, il faudra plus de 10 heures de travail à Gaël pour venir à bout de son travail. A 2h du matin, il quitte le bateau, pour continuer à travailler de l’hôtel. « Tu sais toujours à quelle heure tu commences, jamais à quelle heure tu finis », s’amuse celui qui la dernière fois a quitté le bateau 13 minutes avant qu’il appareille. Mais le résultat est là. Lundi matin, le navire repart à l’assaut des vagues, avec à son bord un nouveau NAS (serveur de stockage) et deux nouvelles sondes. Quelques heures après, de retour à Paris -et en direct du RER- Gaël fait la démonstration de son travail : à plus de 2500 kilomètres, il se connecte à l’Aquarius à l’aide de son smartphone. L’Aquarius est alors entrain de se rapprocher de sa zone d’intervention, au large de la Libye. Gaël peut également donner sa vitesse de croisière, ainsi que le nombre d’appareils connectés au réseau Wifi à bord. « C’est exactement comme si je parlais au bateau », nous explique-t-il. Fin de transmission, mission réussie. (roger). 

©J.Toussay

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Valoriser la notion de risque aux Antilles

Avez-vous « la culture du risque » ? Derrière cette expression déroutante, se cache un véritable enjeu pour les zones à risques multiples que sont les Antilles. Sans tomber dans la paranoïa, il s’agit de connaitre les risques qui peuvent survenir dans cette région, de pouvoir les anticiper, pour être capable de gérer l’avant, la situation, et surtout l’après. Des sujets de réflexion évidents, mais qui pourtant ont pris du temps à émerger.

Si Gaël Musquet est aussi engagé dans cette cause, c’est parce qu’il a lui même vécu une de ces situations critiques. En 1989, il voit son île en partie détruite par l’ouragan Hugo. Un déclic qui le pousse à se lancer dans des études de météorologie, qu’il associe bientôt avec ses deux autres passions : la cartographie et l’opendata. Depuis, il met ses compétences au service de son île, et plus largement, de la région toute entière.

« Le 18 juillet 1995 la Soufrière de Montserrat entrait en éruption et ravageait les deux-tiers de l’île, dont la capitale Plymouth. Plus de la moitié des habitants ont déserté l’île, dont toute une partie reste inhabitable. Aujourd’hui, le volcan est surveillé en permanence. Mais ma question à moi est de savoir ce que les gens vont devenir, comment ils vont réagir, est-ce qu’ils ont la culture du risque. A 80 kilomètres de Pointe-à-Pitre, il y a une dizaine d’années, on a du évacuer la moitié d’une île. Et ça, les gens l’ont oublié », insiste Gaël.

Sur la Martinique et la Guadeloupe, il travaille donc depuis quelques années à la mise en valeur de la notion de risque. En cas de tsunami, avec le projet Carib Wave-Geeks contre tsunami, qui organise depuis 2015 un exercice de simulation d’alerte tsunami à Marie-Galante. Mais aussi sur des risques souvent sous-estimé. « Les élus doivent valoriser les risques. Et le fait que ce soit des risques « critiques » oblige à être innovant. En Guadeloupe comme en Martinique, il y a des zones où l’on s’attend à au moins un risque -peu importe sa nature- dans l’année. Il faut faire des tests! Pour le virus du Zika par exemple, on pourrait créer une « alerte larvaire » et faire en sorte que tous les habitants la reçoivent, lorsque c’est nécessaire. »

Aujourd’hui, alors que la probabilité d’un gigantesque tsunami aux lourdes conséquences ne cesse de grimper, les Martiniquais et les Guadeloupéens sont-ils prêts à évacuer? Ont-ils jamais envisagé « l’après »? La question est posée, et si les élus doivent bien entendus se pencher dessus, la population doit également en prendre la mesure. « C’est d’abord à nous d’amener nos territoires là où on veut. Les élus suivront », affirme Gaël. Pour lui, sur l’Aquarius comme sur nos îles, c’est avant tout une question -somme tout élémentaire- de survie.

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