Sur Instagram, ils cumulent plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’abonnés. Dans le monde comme aux Antilles, les nouvelles coqueluches d’Instagram, des filles et des garçons « ordinaires », ont su attirer l’attention des marques grâce à leur popularité sur les réseaux sociaux.  Véritable business ou simple passe-temps, la rédaction de Mediaphore a enquêté sur cette tendance qui s’étend jusqu’aux Antilles.

400 millions d’utilisateurs actifs par mois, 70 millions de photos postées chaque jour et 3,5 milliards de like quotidiens. Les chiffres d’Instagram sont éloquents : depuis sa création en 2010, le bébé de Kevin Systrom (co-fondateur et CEO d’Instagram) ne cesse de se développer. Réseau social addictif, pain béni pour les photographes amateurs et professionnels, mais également dernier chouchou marketing des marques en tout genre.

Sur Instagram, le taux d’engagement des utilisateurs (c’est-à-dire la propension des utilisateurs à interagir avec une marque) est 120 fois supérieur à celui de Twitter, et 58 fois à celui de Facebook selon une étude réalisée par le site Forrester. En clair, les marques ont 120 fois plus de chances de toucher leur clientèle sur Instagram que sur Twitter. Et pour séduire les clients du monde entier, elles ont trouvé une technique imparable qui fait émerger un tout nouveau type « d’entrepreneurs », un peu particulier.

Ce sont des jeunes et moins jeunes, originaires de la Martinique, de la Guadeloupe et de partout ailleurs. A la différence près que sur les réseaux sociaux, ils ont un rôle. Des influencers, selon le terme anglais à la mode – comprendre simplement des lanceurs de tendance. En peu de temps, ils ont réussi à fédérer une véritable communauté autour d’un ou plusieurs thèmes comme la cuisine, le sport, les voyages ou encore la mode. Résultat : ils sont aujourd’hui courtisés par les marques, qui y voient un moyen redoutablement efficace de se faire de la publicité à moindre coût.

Dites-moi combien de followers vous avez, je vous dirai si nous sommes intéressés…

Combien de followers avez-vous ? « C’est la première question que l’on vous pose, lorsque vous allez démarcher des offices de tourisme ou des tour opérateurs », nous explique Céline, connue sur Instagram sous le pseudo de @Sey_c. À 30 ans, la jeune martiniquaise travaille dans l’aéronautique. En Erasmus (une année ou un semestre passé(e) en Europe dans le cadre de ses études) au Royaume-Uni, elle a profité des avantages de son métier pour voyager et a partagé ses expériences via le réseau social.

 


« La vérité, c’est que c’était aussi une façon de donner un peu de nouvelles à mes amis et ma famille à travers Snapchat. Et puis je me suis très vite rendue compte que beaucoup s’intéressent à mes voyages et voyagent à travers les miens. Je me suis intéressée un peu plus à ce métier, je suis quelques bloggers de voyages et effectivement sans le savoir je faisais exactement comme eux. » Depuis, elle a démarché plusieurs salons du voyage et offices de tourisme, sans beaucoup de succès pour l’instant. Car si ses 8000 followers peuvent sembler beaucoup, ils ne représentent pas grand chose par rapport aux centaines de milliers d’abonnés de certains instagrameurs.

On l’aura compris, la priorité des marques est donc de « recruter » des personnes ayant déjà un maximum de visibilité sur le réseau. Et plutôt que de faire le tri entre les centaines (voire milliers) de candidats au poste, les marques ont décidé de faire elles-même leur marché, en proposant directement un partenariat à ceux qui les intéressaient. C’est le cas de Cora – @its_me_co – qui s’était lancée dans l’aventure avec l’idée de se faire un réseau. « Quand j’ai commencé Instagram j’avais deux comptes, un compte privé où je postais des photos de moi et un autre compte public que j’utilisais pour poster des photos de tout et n’importe quoi. De mode, de filles aux cheveux bouclés… Et je me suis aperçue que ça fonctionnait plutôt bien ! Quand j’ai commencé à avoir un certain nombre de followers – environ 15.000- sur ce compte public, je l’ai pris pour moi et j’y ai posté mes photos. Je n’ai pas vraiment voulu attirer les marques, je voulais plus créer de l’audience pour si un jour j’avais besoin de monter un business, que je puisse l’utiliser », raconte-t-elle. La stratégie fonctionne au point que ce sont les marques qui viennent la contacter, attirées par son nombre d’abonnés grandissant.

Que l’on se lance dans le business d’Instagram de façon volontaire comme Cora, ou un peu par hasard, comme Céline et Axelle @ax__elle , les rouages restent sensiblement les mêmes. Car faire la promotion de produits sur un réseau social pour une marque donnée porte un nom : publicité. Et comme dans toute bonne publicité, il faut respecter un certain nombres de codes, pour les marques comme pour ceux qui travaillent avec elles. Seulement voilà: dans le monde d’Instagram, les choses sont loin d’être aussi claires et rigides que dans le monde réel.

Instagramer, un « métier » rentable ?

Pour commencer, parlons contrat. Sur Instagram, ils sont plutôt rares. Les marques prennent contact avec les influencers par e-mail ou via l’application, et proposent un partenariat : quelques photos, en échange de quelques vêtements ou accessoires gratuits à sélectionner sur leur site. Davantage un « échange de bons procédés, dans lequel les deux parties sont gagnantes » qu’un véritable emploi nous explique Axelle, qui travaille avec plusieurs marques locales. « C’est informel pour certaines marques. Je travaille actuellement avec une marque, et nous avons un contrat qui précise exactement ce que j’aurai au niveau matériel en retour. C’est la seule entité qui m’ait proposé quelque chose d’aussi officiel. »

 


Pas de rémunération financière… du moins au début. « C’est assez sympa quand on a 15 ou 20K abonnés. Tu as des produits gratuits, ça ne me dérangeait pas de poster des photos. Mais après quand tu rentres vraiment dans le business et que tu vois la chose sous un autre angle, tu vois les choses différemment. Tu te rends compte que la marque t’envoie 3/4 produits, et qu’en coût de revient, ils en ont environ pour 25 euros. Moi j’ai 70 000 abonnés et je te fais de la publicité gratuitement pour 25 euros ? Non », s’amuse Cora. Aujourd’hui, elle demande environ 250 euros par publication, et si certaines marques acceptent sans sourciller, d’autres n’ont pas forcément le budget pour.

Inutile de vous lancer dans de savants calculs pour savoir si oui ou non, on ne peut vivre que d’Instagram. Mis à part son créateur, qui a su revendre son application à Facebook pour 1 milliard de dollars, il est très difficile d’avoir des revenus fixes à partir du réseau social. « C’est rentable si tu le fais tout le temps, que tu es à fond. Je pense surtout que c’est rentable à long terme. Au début, c’est beaucoup de travail pour pas grand chose« , analyse Cora. Il ne faut pas oublier que si certaines sociétés sont prêtes à payer pour faire la publicité de leurs articles par ce biais, ce n’est pas le cas de toutes.

Un avis partagé par Axelle, qui n’envisage pas de faire du réseau social une source de revenus stable. En revanche, toutes les deux y voient clairement un « tremplin » en terme de réseau. « Je travaille sur un projet qui m’est venu par Instagram, parce que justement je n’avais pas envie de rester derrière mon appareil photo et de courir tous les jours pour avoir la super photo avec la super lumière, raconte Cora. Quand tu comprends un peu le business et que tu rentres en contact avec les marques, ça te fait penser à autre chose et puis tu as d’autres projets qui viennent. »

Être dans les petits papiers des marques et élargir son réseau : de quoi faire d’Instagram un tremplin potentiellement intéressant d’un point de vue professionnel. Encore faut-il respecter une sorte de « charte de qualité », totalement officieuse et aux règles flexibles, mais extrêmement sélective.

 


Gérer son Instagram, c’est avant tout gérer un profil…

« Logiquement, Instagram serait un plus. Mais encore une fois cela dépend de tes posts, de l’image que tu veux faire ressortir, ce sur quoi tu te focalises. Si tu en fais quelques chose de bien ça ne peut être que positif », confie Axelle. Mais « en faire quelque chose de bien », demande un certain travail, en fonction de l’objectif visé.

Avant tout, il ne faut pas oublier qu’Instagram est un réseau social de photographie. Un détail qui a son importance : dans un flux de milliers de photos, il faut parvenir à produire un cliché de bonne qualité, aux couleurs harmonieuses, au sujet parlant, en clair, il faut réussir à attirer l’oeil de l’utilisateur. La plupart des influencers investissent donc au pire dans un smartphone avec une (très) bonne qualité photo, au mieux dans un appareil photo connecté au téléphone, qui permet de prendre une photo de qualité supérieure et de l’avoir immédiatement sur son téléphone, prête à poster. Plus largement, au-delà de la qualité d’un post, c’est tout le profil de l’utilisateur qui doit être harmonieux. À chaque Instagrameur la liberté de gérer son profil comme il le souhaite, en privilégiant un certain type de photo, de couleur, d’univers – avec ou sans hashtags, selon les stratégies de chacun.

Du côté des influencers, il faut aussi compter certains investissements. Ainsi, avant de partir en « blog-trip » tous frais payés, Céline va devoir financer ses propres déplacements, afin de séduire de nouveaux abonnés, et à long terme, les agences de voyages et de tourisme. « Je débute, donc ça ne peut pas être tous frais payés. Je pense que ça peut arriver dans l’avenir, et en plus rémunéré. Mais pour l’instant c’est à moi de financer mes déplacements et de réduire certains coûts, éventuellement sur mes activités ou mes hébergements. C’est aussi à moi de trouver des partenaires qui seraient intéressés pour m’accompagner dans le développement du projet. »

 


Même schéma dans la catégorie mode. « Je ne poste pas de produits, explique Cora, je poste des looks. Donc il faut en créer un et puis il faut être là quand il y a de la lumière. Il faut changer d’endroit, ne pas toujours faire la même chose. Respecter une certaine fréquence de posts. Il y a certaines pièces que les marques t’envoient, mais quand tu crées des looks, il y a aussi des choses que tu achètes. Les marques ne m’ont pas envoyé tout ce que j’ai sur Instagram. Par exemple, je porte beaucoup de Zara, c’est quelque chose qui marche super bien, parce que tout le monde peut en avoir. Les filles voient que tu portes du Zara ou du H&M, elles te suivent parce qu’elles se disent qu’elles peuvent aller l’acheter tout de suite. Mais Zara ne te paye pas pour poster du Zara. Donc c’est aussi un investissement, ça prend du temps. »

… avec les risques que ça comporte

Utiliser son image, c’est s’exposer. « C’est vrai qu’en Martinique, c’est un business qui n’est pas encore très connu. Il y a des gens qui ont du mal à comprendre et se demandent pourquoi tu fais ceci ou cela pour telle marque. On ne comprend pas l’intérêt. Mais je pense que ça viendra au fur et à mesure, que les gens vont prendre conscience qu’il y a cette part là aussi, cet aspect business, et qu’il est de plus en plus important. Les marques font de plus en plus appel aux jeunes qui sont influents. Alors pourquoi ne pas en profiter? », résume Axelle.

Au-delà du jugement des autres, il faut aussi faire les bons choix. Par exemple, lorsque l’on interagit avec d’autres publications, parce que « 78K personnes qui te suivent, ça veut dire 78K personnes qui voient ce que tu as liké et ce que tu as commenté. Plus tu as d’abonnés, plus tu fais attention. Et c’est vrai que tu n’as pas la même liberté avec ton compte que lorsque tu as 1 000 abonnés. «  C’est peut-être à ce moment là que les stratégies de chacun différent. Ainsi, Axelle continue à se retrouver dans son Instagram. « C’est totalement moi. Ce sont mes amis, moi quand je fais des shooting, c’est la Martinique, mes voyages. Je ne vais pas réfléchir à mes posts. J’ai envie de poster quelque chose, je vais le faire. Je n’ai pas de contrainte à ce niveau là », témoigne-t-elle.

 


Cora de son côté est catégorique : « @its_me_co, ce n’est pas Cora. Il y a plein de choses que j’aime que je ne poste pas et qui permettraient aux gens de me connaitre davantage. Je ne peux pas tout mettre. C’est comme une entreprise, il faut gérer l’image, savoir ce que tu postes, ce que tu ne postes pas. » Et il en va de même dans le choix des marques : sélectionner les bonnes et décliner certaines propositions. Il faut aussi choisir des marques en accord avec leur personnalité et susceptibles d’intéresser leurs abonnés. Et ces derniers sont assez peu enclins à changer leurs habitudes : un nouveau type de posts ou de produits peut avoir des conséquences visibles au ni-veau du nombre d’abonnés et de leur façon de réagir. « Quand tu as commencé à te mettre dans un certain style, c’est dur de changer. Il faut avoir le courage de le faire. Si tu changes ta façon de faire, comment les gens vont réagir ? Est-ce qu’ils vont te suivre ?. »

Savoir prendre des risques, être à l’écoute des bonnes collaborations et être capable de repérer les mauvaises. S’investir en temps, financièrement, pour au final réussir à capter l’attention des utilisateurs du réseau mais aussi des marques diverses. Douter parfois de sa stratégie, observer et décrypter les réactions des abonnés, être capable de rester soi-même tout en utilisant sa propre image à des fins commerciales. Que l’on mise sur ce réseau social pour l’avenir professionnel, ou qu’on profite simplement de ces avantages, gérer un profil Instagram n’est pas forcément de tout repos. A la clé peut-être, un réseau professionnel ou un début de carrière – car oui, aujourd’hui la façon dont on gère Instagram peut intéresser certains recruteurs. Attention toutefois au revers de la médaille : utiliser son image, c’est s’exposer et assumer le regard d’autrui. C’est aussi devoir adopter un comportement « exemplaire », pour continuer à conserver crédibilité et professionnalisme.

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