©Darers Films

Elle est Guadeloupéenne, lui Martiniquais. Et ils partagent une passion commune pour le cinéma. Lynda D’Alexis et Khris Burton se lancent aujourd’hui dans une nouvelle aventure par amour du 7e Art. Les jeunes réalisateurs ont lancé leur société de production, baptisée « Darers Films », dont les mots d’ordre sont audace et ambition. L’objectif de ce duo au feu sacré ? Favoriser l’émergence d’une industrie du cinéma antillais et faire rayonner sa culture et ses talents sur la scène l’internationale. Un challenge qu’ils sont déterminés à réussir. 

Mediaphore : Bonjour Lynda et Khris, comment vous êtes-vous rencontrés ?

Lynda : Nous nous sommes rencontrés physiquement cette année lors du FEMI [ndlr : Festival international du film guadeloupéen]. Je connaissais les travaux de Khris depuis un bout de temps, je le suivais depuis quelques années et je pense que lui aussi… (Rires)

Khris :Oui, nous avions échangé un peu sur les réseaux sociaux auparavant. J’ai été invité par le FEMI pour être membre du jury documentaire. Lynda, quant à elle, présentait son court-métrage Rico dans le cadre du festival. C’était le 27 février dernier, deux jours avant mon anniversaire !

 

Mediaphore : Pourquoi créez-vous aujourd’hui votre société de production ?

Khris : En fait, la société existait déjà depuis près d’un an, et j’étais actionnaire de la structure. Nous avons décidé de la reprendre.

 

Mediaphore : Et pourquoi ne pas avoir formé un collectif avec d’autres jeunes réalisateurs ultramarins, comme le Martiniquais Yannis Sainte-Rose ?

Lynda : J’ai en effet collaboré avec Yannis lors d’une projection organisée en mars dernier dans la ville de Saint-Ouen, en région parisienne. Le but était de dévoiler en avant-première mon film Rico. Et je me suis dit qu’au lieu de ne montrer que le mien, je pourrais également présenter celui d’autres réalisateurs. Il y avait notamment des films de Khris et de Yannick Privat. Mon objectif premier n’était pas de créer un collectif même si j’ai toujours aimé fédérer. Ça faisait un moment que je voulais créer une société de production. Il y a une nouvelle génération qui se met en place, la jeunesse est là…

Khris : Former un collectif, ça ne coule pas forcément de source. Chaque réalisateur est un peu de son côté. Nous sommes dans un système de survie. Il n’y a pas suffisamment d’activités, de productions pour que nous puissions déjà nous associer. Chaque réalisateur doit assumer ses propres besoins avant de s’éparpiller. Nous concernant, il y a eu en fait une opportunité. Lynda était en phase de structuration, moi je cherchais à me situer. Le courant est passé tout de suite entre nous et nous avons décidé de saisir ce moment et de tenter l’aventure. Après, nous aimerions pouvoir fédérer… Dès que les choses seront sur les rails, ce sera plus facile pour les gens de nous suivre et de nous rejoindre. Ça fait partie de notre slogan, qui est en créole : « Vini osé épi nous » (« Venez oser avec nous »), et en anglais « Only DARERS Dare » (« seuls les audacieux osent »). L’idée de Darers serait de fédérer, réunir les compétences et les talents autour d’un objectif commun. Il est temps aujourd’hui de construire notre histoire, d’organiser une structure pour l’industrie du cinéma caribéen, de le faire rayonner à l’échelle régionale et internationale. Il n’est pas juste question d’avoir des talents et artistes répartis un peu partout dans le monde. Nous aimerions que quand les gens aillent au cinéma, qu’ils se reconnaissent. C’est un manque, quasi-urgent. Je suis malade de ne pas pouvoir m’identifier à un super-héros à l’écran, ça devient maladif.

 

 

Notre industrie cinématographique va passer de l’état « balbutiant » à celui de compétitif, très rapidement.

 

©Darers Films
©Darers Films

 

Mediaphore : Quels sont les talents que vous souhaiteriez mettre en avant ?

Khris : Il existe aujourd’hui dans la diaspora une multitude de talents entre les comédiens, les techniciens, les cascadeurs, etc. Je pense par exemple au cascadeur Laurent Plancel qui a joué dans le dernier James Bond, Spectre. J’ai eu l’occasion de le rencontrer en avril dernier quand j’étais à Londres. Il est d’origine guadeloupéenne et personne ne le sait ! Il y a aussi également Karim Sahaï. Il est responsable des effets spéciaux dans l’entreprise de George Lucas à Singapour. Il a participé notamment aux réalisations des effets spéciaux des films Iron Man et Le Seigneur des Anneaux. Il est d’origine guadeloupéenne et a vécu plusieurs années en Martinique. Il y a beaucoup de talents, avec de gros potentiels, mais qui sont mis à disposition de toutes les compagnies internationales. Nous, nous en sommes dépourvus parce que chez nous il n’y a pas de perspective, pas de vision, pas de structuration… Les choses se mettent en place petit à petit et c’est justement pour ça que nous pourrons créer et dynamiser quelque chose. Quand ce sera le cas, nous espérons que tous ces talents pourront rentrer chez eux et apporter leur savoir-faire. Notre industrie cinématographique va passer de l’état « balbutiant » à celui de compétitif, très rapidement, parce que les compétences sont déjà là.

 

Mediaphore : Et quels sont les types de films que vous aimeriez produire ?

Khris : À l’heure actuelle, nous avons trois films dans notre catalogue. Il s’agit de Rico, le film de Lynda et mes films Maybe Another Time et Nanny. Ce sont des auto-productions, donc des réalisations que nous avons financées par nos propres moyens. Nous avons un projet de série ou de long-métrage en cours pour Nanny. Nous travaillons aussi sur une série de science-fiction qui s’appelle SO.CI3.TY. Elle a été créée en décembre dernier et l’avant-première va avoir lieu en Martinique, le 21 juin prochain. C’est en projet en post-production. Nous voulons qu’elle puisse très rapidement convaincre des annonceurs, des chaînes et des médias pour être diffusée dès l’année prochaine.

 

 

Lynda : Ensuite, nous avons d’autres projets de séries, de courts-métrages et de longs-métrages tournés « localement » en anglais et en créole. Nous aimerions pouvoir d’ici deux à trois ans produire un ou deux longs-métrages qui seraient diffusés d’abord en Guadeloupe et en Martinique et ensuite dans la Caraïbe et à l’échelle internationale. Nous allons mettre en avant notre identité, les gens verront des films bien de chez nous. Vous savez, comme lorsqu’on se rend au Japon ou en Chine et qu’on découvre des films qui ne sont pas distribués dans les circuits de distribution classiques.

Khris : Notre objectif, c’est que lorsque des touristes arrivent en Guadeloupe ou en Martinique, ils découvrent des affiches de films qu’ils n’ont jamais vues ailleurs. Certains diront que c’est une stratégie un peu utopique, mais elle est bien réfléchie et pensée. Nous voulons revaloriser notre image, notre patrimoine, notre culture et ensuite de l’exporter. On compte plus de 39 millions de personnes dans le bassin caribéen et bien plus, si l’on inclut l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et le sud des États-Unis, avec notamment la Floride qui a une forte communauté haïtienne. Après, il y a le marché africain qui est non seulement gigantesque, mais peut aussi se sentir concerné par nos histoires. Darers va être intéressant à la fois pour les Antilles françaises et la Caraïbe. Notre but est de faire le public voyager, de créer des ponts, des coproductions entre les Antilles et les sociétés étrangères afin qu’elles investissent chez nous. Pendant des années, nous nous sommes cantonnés à des productions exécutives, à mettre nos techniciens à la disposition de productions internationales qui viennent avec leurs projets et leurs équipes. Aujourd’hui, nous souhaiterions inverser le courant et inviter des sociétés à coproduire nos projets. Nous ferons bientôt quelques annonces à ce sujet…

 

Mediaphore : Vous pensez faire appel à des sociétés privées pour vous aider financièrement ?

Khris : Il faut savoir qu’à ce jour, il y a très peu de boîtes de production locales qui pourrait investir dans nos projets. Même nous, nous n’en avons pas encore les moyens. En Guadeloupe et en Martinique, les réalités ne sont pas les mêmes. Aujourd’hui nous voulons nous faire connaître, nous avons d’ailleurs mis en place sur notre site un onglet sur lesquels les personnes intéressées peuvent s’enregistrer, envoyer leurs CV, leurs démos. Ainsi, on va créer une liste à laquelle nous pourrons nous référer pour les castings. Nous sommes actuellement dans une phase de pédagogie, nous sensibilisons les entreprises locales. Nous leur présentons divers arguments comme le fait qu’en investissant dans le cinéma, elles seront défiscalisées. C’est quelque chose qui n’est pas connu ici. Nous voulons proposer aux entreprises d’être associées à un produit cinématographique qui puissent leur plaire et qu’ils jugeraient de qualité. Il faut encore que nous « éduquions » les entreprises sur ces questions. En terme de financement, nous avons chacun testé le crowdfunding pour des projets. Lynda, c’était pour Rico et moi, SO.CI3.TY. C’est quelque chose que nous envisageons de réitérer. Nous voulons non seulement sensibiliser nos spectateurs, mais aussi leur proposer d’investir et miser sur nous. Et ainsi nous aider à développer et à s’approprier l’industrie du cinéma antillais et caribéen. L’un de mes rêves serait que les riverains de Pointe-à-Pitre ou de Fort-de-France aient l’habitude de voir des tournages et disent : « Comme d’habitude, il y a des caméras dans tel quartier pour un film ».

Lynda : Tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice. On construit ensemble.

 

 

Pour avoir des financements, il faut prouver que nous savons faire les choses, pour faire quelque chose, il faut de l’argent.

 

 

Mediaphore : En parlant de crowdfunding, comment ça coûte de faire un court-métrage comme Rico ?

Lynda : Si je devais établir un devis pour Rico, je dirais entre 6000 et 10.000 euros. Ça ne nous aide pas de vous dire ça, parce que les gens vont croire que nous avons des moyens… ce qui n’est pas le cas. En fait, un vrai budget pour un court-métrage dans lequel les techniciens sont déclarés, payés assurés et nourris, que toutes les charges soient payées, varie en moyenne entre 30.000 et 90.000 euros. Vous voyez que nous sommes bien loin du compte. Nous ne sommes vraiment pas dedans.

Khris : Il ne faut pas oublier la location des lieux et le prix des transports. 6000 euros, ce n’est qu’une toute partie d’un vrai budget, sans oublier la location du matériel. C’est le serpent qui se mord la queue : pour avoir des financements, il faut prouver que nous savons faire les choses, il faut de l’argent. Nous essayons de mener à bien nos projets, mais c’est injuste de faire bosser des techniciens jusqu’à pas d’heure pour presque rien. Nous voulons au contraire qu’ils puissent bénéficier du meilleur en faisant l’aventure avec nous. Alors nous ne pouvons plus nous permettre de projets autoproduits.

Lynda : De plus, quand les gens croient en vous, vous vous devez de réussir. Nous sommes aussi gonflés à bloc pour les gens qui nous suivent…

Khris : …pour que nos techniciens puissent nourrir leurs enfants ! Nous voulons faire partie aujourd’hui du « CARIWOOD » (Caribbean Hollywood). En plus, nous sommes à la fois sur la Guadeloupe et la Martinique, ce qui est une première. Nous allons créer de l’emploi, accroître l’activité, le tourisme.

Lynda & Khris : Nous sommes super déterminés ! Nous n’allons pas nous arrêter en si bon chemin.

 

 

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