“Maman, la plus belle du monde”, chantait Luis Mariano… Pour Medhi Darlis, elles ont surtout été sources d’inspiration. Ce jeune Guadeloupéen a publié son premier ouvrage intitulé Manman, un véritable hommage à la femme créole. Le jeune homme de 28 ans a invité 43 personnalités des Antilles, de la Guyane et aussi de l’île Maurice à parler de leurs chères mamans. Eli Domota, Tanya Saint-Val, Raphaël Confiant, Lucette Michaux-Chevry font partie de ceux qui ont décidé de se joindre à cet égard.

Mediaphore : Pouvez-vous nous raconter comment est né le projet Manman ?

Mehdi : L’histoire du projet est un peu le fruit du hasard. J’étais à l’Université international de Monaco en Master 2 en Management et Affaires étrangères. À l’époque, je voulais devenir diplomate. En fin d’année, je me suis retrouvé dans une conférence qui ne m’était pas destinée. En fait, c’était l’une de mes amies qui en avait entendu parler parce qu’elle voulait partir vivre en Afrique du Sud et que la maître de conférences venait de ce pays. Au bout d’une quarantaine de minutes, elle m’invite à la rejoindre. Donc malgré le retard, je m’y rends et rencontre cette conférencière, Marion Keim. Elle parle de son ouvrage intitulé UMama, ce qui signifie « Maman » en swahili.  Et elle raconte plus ou moins l’histoire de ma vie, celle d’un sportif de haut niveau qui a mis un terme à sa carrière à cause d’une blessure, et qui a maintenant décidé de se lancer à fond dans les études supérieures et souhaite faire avancer les choses en Afrique du Sud. L’ouvrage est en fait composé de 43 récits de personnalités d’Afrique du Sud dont Mandela qui ont écrit une lettre en hommage à leur mère. Marion Keim parlait surtout de l’impact de ce livre en Afrique du Sud. Et j’ai tout de suite pensé aux Antilles, car nous partageons énormément de similitudes comme la discrimination, le racisme, et d’autres combats.

Au lieu d’aller faire un stage dans une multinationale, fais une thèse en utilisant mon livre.

À la fin de la conférence, je vais la voir pour lui demander où pourrais-je avoir son livre, parce qu’il m’inspire, que l’idée est géniale. Eh bien, elle me répond de faire le même, au lieu de l’acheter. Surpris, je lui demande ce qu’elle entend par là. Elle me dit :Au lieu d’aller faire un stage dans une multinationale, fais une thèse en utilisant mon livre’. Je lui explique que je ne pourrais pas rallier un livre sur la maman et des études de business étrangères. Elle me conseille de réfléchir et de revenir vers elle. Et voilà que pendant que les autres étudiants de ma classe font des stages dans des fonds d’investissements, de gestion de patrimoine, des yachts, je décide de faire une thèse de 6 mois avec ce livre. Je vais donc parler de la crise globale donc économique, sociale et environnementale, donc les limites du capitalisme libéral, et lui apporter comme solution les valeurs transmises par la maman pour réenchanter le monde du business avec de l’éthique et de la morale. J’entame mes recherches sur la crise et ses effets sur les Antilles françaises, ce sera d’ailleurs le thème de mon prochain ouvrage. J’intègre également à ma thèse 10 personnalités guadeloupéennes, parmi lesquelles Gilbert Beaugendre, Harry Mephon, Miky Debrouya. Quand je passe ma soutenance, j’obtiens la note 96 sur 100, un des membres du jury a même versé une larme. Ensuite, tout le monde, que ce soit à Monaco ou bien mes proches, m’a conseillé d’écrire un livre. J’arrive donc à 23 ans à la librairie Jasor, pour présenter mon idée qui accepte de me suivre. Ça m’a pris 3 ans pour le faire.

Mehdi Darlis a choisi une photo de sa grand-mère, Robertine, pour la couverture.
Mehdi Darlis a choisi une photo de sa grand-mère, Robertine, pour la couverture. © DR

Mediaphore : Comment s’est passée la sélection de tes témoins ?

Mehdi : Ça a été le plus gros du travail parce que pour rendre ma thèse crédible, il fallait que je choisisse des gens respectables, partis de rien, qui ont accompli de grandes choses. Je voulais qu’ils soient admirables, inspirants. Au départ, j’avais écarté les politiques, mais, j’ai finalement pris Marie-Luce Penchard et Lucette Michaux-Chevry. J’aimais bien le fait que la fille parle de la mère et la mère de sa propre mère. L’autre difficulté, c’était de trouver des personnes qui ont un lien spécial avec leur maman. Et ça s’est révélé compliqué, car j’avais des personnalités en tête, et elles m’ont répondu négativement parce qu’elles n’ont pas de bonnes relations avec leur maman. J’ai dû aussi me renseigner dans l’entourage de certaines des personnalités que j’ai choisies pour connaître les rapports qu’elles ont avec leur maman. Un autre point compliqué, c’est que j’avais à faire à des gens très occupés, pas toujours évident à joindre et moi, je vivais entre Paris, les États-Unis et les Antilles. J’ai, par exemple, rencontré Jacob Desvarieux au Bataclan, lors d’un concert, Pierre-Édouard Décimus au McDonald’s des Abymes, Benzo dans un local d’imprimerie. Ensuite il y avait toute la partie retranscription, qui n’était pas facile parce que je ne suis pas un journaliste, moi. (Rires)

En tant que femme créole, on n’a pas besoin d’avoir des enfants pour être une manman. On est la manman de tous les jeunes Guadeloupéens, de la nouvelle génération, donc on se doit aussi de transmettre ses valeurs’.

Au final, je ne regrette pas du tout de l’avoir fait parce que depuis que le livre est sorti, j’ai eu des retours incroyables. Brother Jimmy, que je respecte énormément, m’a envoyé un message : ‘Mehdi, tu sais dans le livre, je parle de ma mère et raconte le jour où elle a acheté son tombeau. Elle était toute contente et nous, on n’avait jamais compris pourquoi. Et elle disait, maintenant, je peux mourir en paix, j’ai fait tout ce que j’avais à faire et j’ai un beau tombeau.” Il m’a dit qu’il lui en avait voulu en entendant ça, mais qu’il a ressenti la même le jour où il a reçu son exemplaire. J’ai trouvé ça super fort. Pareil Raphaël Confiant m’a aussi envoyé des remerciements. J’ai fait une conférence en Martinique avec Jocelyne Beroard. Pendant 40 minutes, elle parlait de MON livre. Elle m’a aussi dit qu’il faut que je sois aidé pour faire émerger ce livre. Je me souviens aussi d’une chose que m’a dite Jacqueline Cachemire-Thôle, la présidente de L’Akadémiduka :En tant que femme créole, on n’a pas besoin d’avoir des enfants pour être une manman. On est la manman de tous les jeunes Guadeloupéens, de la nouvelle génération, donc on se doit aussi de transmettre ses valeurs’.

Mediaphore : Est-ce que vous avez décelé des spécificités chez la “manman antillaise” ?

Mehdi : Oui ! Oui ! Après avoir lu ma thèse, ma directrice de programme à l’Université internationale de Monaco, Marie-José Rinaldi, a eu l’impression que les mères créoles aimaient plus leurs enfants que les Européennes. Ça l’a vraiment marqué, de voir à quel point des hommes, parfois même de 45 ans, aiment leur mère à ce point, et aussi l’amour que ces mères leur portent. Pour ce livre, j’ai beaucoup aimé le fait de choisir des personnalités de différentes générations. Mon plus jeune témoin a maintenant 30 ans et le plus âgé, Maitre Felix Rhodes, décédé pendant la sortie du livre, avait 91 ans. En fait, j’ai pu observer chez les mamans que certaines valeurs avaient disparu et que de nouvelles sont apparues. À l’époque de M. Rhodes, il y a une valeur que j’ai retrouvée dans plusieurs témoignages : l’ambition. Les manmans avaient énormément d’ambition pour leurs enfants, ça passait même parfois pour de la méchanceté. Je ne dis pas qu’aujourd’hui, elles n’en ont pas. C’est très délicat. Je fais partie de cette nouvelle génération, qui n’aime pas être pointée du doigt. Pierre-Édouard Décimus l’explique très bien. Il ne faut surtout pas juger une nouvelle maman, il faut leur souhaiter du courage, car elles vivent des choses qu’on a pas vécues. Aujourd’hui, il voit des personnes plus âgées critiquer les mamans qui emmènent leur enfant au McDonald’s, alors qu’il se rappelle qu’il était dans la file d’attente du premier McDonald’s qui a ouvert en Guadeloupe. Il faut vivre avec son temps.
Cet ouvrage, je l’ai aussi fait pour mes sœurs antillaises et quelque soit la communauté d’où elles viennent, de sorte à ce qu’il puisse les aider d’une manière ou d’une autre. Une autre chose délicate à observer, ce sont les centres d’intérêt des nouvelles mamans. Peut-être qu’elles sont plus individualistes de nos jours. Dans tous les cas, bonnes ou mauvaises, je ne juge pas les nouvelles valeurs, j’essaie plutôt de les identifier et voir celles qui ont perduré.

Mediaphore : Et vous, aujourd’hui, quel est votre lien avec votre mère ?

Medhi : J’ai un lien très spécial avec ma mère, tellement spécial que je n’aime pas en parler. Je me suis rendu compte que demander aux gens de parler de leurs mamans étaient très difficile. Je me suis beaucoup cherché à travers mon père, car on se ressemble physiquement. Il est sportif comme moi, et il m’a transmis la passion du sport, de la musique. Donc, pendant longtemps, j’ai pensé que je lui ressemblais. Quand j’ai fait mes recherches pour ma thèse, j’ai réalisé que je ressemble plus à ma mère. Mais comme je ne lui ressemblais pas physiquement, je n’ai pas essayé de me retrouver à travers elle, alors que ma façon d’être et mes valeurs viennent d’elles. En fait, mon père m’a transmis des valeurs de manière directe comme la rigueur, le travail, le sérieux, l’ambition, le côté artistique. Et ma mère, tout l’opposé, comme la joie de vivre, le partage, l’humour.

La mère est plus dans la communication avec les enfants, tandis que le père est plus dans la démonstration.

Selon des études que j’ai trouvées durant mes recherches, les valeurs sont transmises de façon naturelle par la mère, à condition qu’elle soit perçue comme un être épanouie dans les valeurs qu’elle défend, aussi bonnes ou mauvaises soient-elles. Cela veut dire que si enfant, ta mère te donnait l’impression de dire du mal de ses copines, mais qu’elle en était heureuse, tu as de grandes chances de recevoir cette valeur, et de faire la même chose. Autre point de recherche, il est dit que la mère est garante de la transmission des valeurs, parce que la transmission des valeurs passent principalement par le langage. Il est expliqué que la mère est plus dans la communication avec les enfants, tandis que le père est plus dans la démonstration. Un exemple qui est pris : celui du parent qui récupère son enfant à la sortie de l’école primaire. La mère va demander à l’enfant ce qu’il a mangé au goûter, ce qu’il a appris à l’école. Le père va plutôt le récompenser d’avoir eu une bonne note en l’emmenant manger une glace, jouer au foot. Ce qui est intéressant avec Manman, attention, les femmes n’aiment pas du tout que je dise cela, c’est que si l’on prouve que la femme est garante de la transmission des valeurs, elle a une responsabilité à travers celle-ci. Dans la société antillaise ‘an tan lontan‘, le père était très absent. Donc, on peut se demander si la transmission n’était pas plus évidente puisqu’il n’y avait que la mère. On peut aussi se poser la question suivante : si la mère n’est pas perçue comme un être épanouie, sera-t-elle plus à même de transmettre des valeurs intrinsèques à son enfant ? Ce sont 2 points intéressants du livre, ils s’éloignent du côté littéraire, pour en revenir aux recherches. J’aimerais vraiment explorer davantage ce point sensible, la femme créole.

Mediaphore : Comment se passe la fête des mères chez vous ?

MehdiC’est compliqué parce que j’ai été très absent de chez moi, comme je jouais au tennis en niveau professionnel. J’ai quitté la maison à 12 ans et demi, donc je n’ai pas beaucoup été avec ma maman durant la fête des mères. Mais j’ai toujours eu une attention pour elle, et puis surtout elle me le faisait toujours savoir. C’est la première qui m’appelle pour me dire que je ne l’ai pas appelée pour le lui souhaiter. C’est sacré pour elle ! Elle a énormément sacrifié pour nous. On lui a ouvert le ventre 4 fois et elle nous le rappelle tout le temps. (Rires) Parfois, en tant que garçon, on ne s’en rend pas compte, comme on ne peut pas accoucher. Ça me rappelle autre chose de mes recherches – bon les hommes vont me sauter dessus – mais je cite seulement des résultats d’études, selon lesquels le fait que c’est la femme qui a porté l’enfant, elle se sent un tout petit peu (un chouia) plus responsable du devenir de l’enfant. Attention, je n’ai pas du tout envie de mettre tout le poids sur elle, comme le fameux poto mitan. C’était une manière de lui dire merci avec ce livre. J’ai raté 3, 4 appels de fête des mères pendant mes 28 ans de vie. C’était une façon pour moi de rattraper tout cela.

Extrait : Jocelyne Béroard, chanteuse du groupe Kassav

©Jocelyne Beroard/Facebook
©Jocelyne Beroard/Facebook

Elle fut dévouée à mon papa, un peu jaloux et gâté par ma manman après l’avoir été par sa propre manman. Lui aussi était toujours occupé, mais les choses de la maison, ou concernant les enfants étaient les affaires de sa femme et c’était du travail à plein temps. J’ai, par bonheur, eu le temps de les gâter à mon tour.

Si mon papa m’a appris à me tenir droite, ma maman m’a appris à aimer.

Si le nom de Mehdi Darlis vous est aussi familier, c’est parce que le jeune homme est un ancien joueur de tennis semi-professionnel. Il a présenté l’an dernier, son premier documentaire : Over the net (au-delà du filet). Une incursion de 75 minutes dans le monde du tennis professionnel, un univers sans pitié.

 

 

*”Maman”, disponible aux Antilles à la librairie Générale Jasor et à Paris à  la FNAC des Halles et la librairie Présence Africaine

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