Homme de médias, emblématique animateur de l’émission « Couleurs Tropicales » sur RFI, célébrité engagée…Claudy Siar possède bien des titres à la hauteur de ses combats et de ses engagements. L’Afro-caribéen – originaire de la Guadeloupe – est toujours au cœur des projets qui rapproche l’Afrique et la diaspora.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Claudy Siar est un homme actif. Récemment encore, il a prêté sa notoriété à l’émission « The Voice Afrique francophone », une aventure extraordinaire qui révèle des talents artistiques à travers tout le continent africain. Il a cependant pris le temps de rencontrer notre journaliste et revenir sur un parcours riche et rythmé.

Mediaphore : Vous êtes un homme de culture, chanteur, animateur, présentateur et producteur. Vous n’êtes pas fatigué ?

Claudy Siar : C’est très étonnant parce que je ne me définis pas comme tel. Je me définis plutôt comme un étant un homme de médias, mais un militant. Le cœur de ce que je fais est du militantisme. Comme le militantisme pour affirmer aujourd’hui son identité, sa présence, celle du groupe auquel on appartient, pas en opposition à l’autre. J’ai également touché à la chanson. Je suis aussi chef d’entreprise, ce qui fait déjà effectivement beaucoup… Je crois que la génération à laquelle j’appartiens est une génération de débrouillards. Ce sont des personnes qui ont des rêves. Des rêves que certains ont réussi à réaliser. Les rêves qui sont les miens sont totalement utopiques. Mais c’est avec les utopies que le monde change. Et c’est d’arriver à vivre, à avoir un monde plus juste.

« On dit souvent que la naissance est le fruit du hasard. J’ai envie de croire que ma naissance au sein d’un peuple afro, né dans les terres de l’esclavage, n’est pas liée au hasard au regard de ma personnalité. »

Je n’ai pas le souvenir de n’avoir jamais été en résistance. Enfant, ma résistance se portait contre l’ordre religieux. Je n’ai pas fait ma communion au grand dam de ma mère. Elle voulait faire de moi un prêtre… Mais un jour que le curé abordait « les mystères de l’église ». Je lui ai répondu « mais mon père, la vérité ne doit pas avoir de mystère. » Ça a été terrible. Et ma mère a compris que son fils était un rebelle. J’avais 8 ou 9 ans à l’époque. Aujourd’hui, je pense que le monde a besoin d’individus qui s’engagent et qui n’ont pas peur de transmettre, d’essayer de construire un monde plus juste surtout lorsqu’on devient parent. Notre rôle est de transmettre, d’éduquer. Bien que je comprenne la peur, nous ne pouvons pas être dans la poltronnerie et la soumission. Et le peuple auquel j’appartiens doit définitivement s’affirmer. Moi, je suis un Africain de la Caraïbe, de la Guadeloupe pour être précis. Je suis né à Paris et j’ai aussi vécu dans un petit village de Haute-Provence. Toutes ces terres sont mes terres, et mon africanité caribéenne est présente et explique ma posture dans cette société française. Elle explique ma posture dans ce monde globalisé qui en réalité n’est pas le fait de la mondialisation, mais de l’occidentalisation du monde.

Mediaphore : Vous avez présenté l’émission « The Voice Afrique francophone » 2016. Comment avez-vous vécu cette aventure ?

Claudy Siar : Ça a été une aventure extraordinaire, d’autant plus que je n’avais jamais été un téléspectateur de cette émission en France. J’avais vu des extraits par ci, par là, mais j’ai réellement découvert la mécanique de « The Voice » en juillet 2016, c’est-à-dire quelques semaines avant le début du tournage. « The Voice » est une fabuleuse aventure humaine et artistique. Et faire « The Voice » en Afrique relève d’une puissance encore plus importante.

L’Afrique bouillonne de talents… Et la musique n’est pas qu’un divertissement au sein du continent, mais elle nous accompagne de notre naissance jusqu’à notre mort. Elle rythme chaque instant de notre vie. Elle fait partie intégrante de notre identité, de notre personnalité. « The Voice Afrique francophone » est un vrai programme africain et j’en suis très heureux personnellement. Et c’est une victoire pour moi de voir que la production VoxAfrica – fondée par Rolande Kammogne – et le directeur de la chaîne, Jules Domche, aient estimé que l’Africain de la Caraïbe que je suis, doit incarner et fédérer toute l’Afrique à travers ce programme.

« Cela correspond à mes combats, c’est-à-dire à encore et toujours agir pour que l’Afrique et ses diasporas soient dans un même élan. An menm balan, comme on dit chez nous. »

Mediaphore : Vous n’avez pas eu envie de fredonner quelques morceaux ? 

Claudy Siar : Non parce que le présentateur n’y a pas droit. (Rires). On en revient à la mécanique stricte de « The Voice », qui est bien huilée. Ce sont des personnes extraordinaires qui sont passionnés et je comprends que ce programme ait un tel succès aux quatre coins du monde. « The Voice » est aujourd’hui le plus grand show télévisé musical et de divertissement de la planète. Et « The Voice Afrique francophone » a réalisé des audiences extraordinaires. Je suis vraiment très fier d’avoir participé à cette belle aventure télévisuelle et musicale. Et puis ces talents ! Ces artistes africains capables d’interpréter des chansons en langue africaine, puis des morceaux de pop française, anglo-saxons, italiennes ou encore des chansons antillaises. Quelques uns d’entre eux ont chanté du Gilles Floro, du Perle Lama, du Princess Lover, du Jocelyne Beroard… et ensuite des chansons traditionnelles africaines.

Trouvez-moi un autre pays dans lequel des artistes sont capables d’aller jusque-là. Lorsque vous entendez interpréter un morceau de Lucio Dalla et ensuite dans un autre exercice, chanter un morceau traditionnel du Cameroun, c’est fabuleux. À l’image, c’est beau. À l’oreille, c’est beau. Et j’ai eu le sentiment d’offrir aux téléspectateurs du monde entier ce qu’il y a de plus beau en Afrique, en présentant cette émission. L’art et la culture permettent de briller. Peu importe les domaines politiques, économiques et sociétaux qui ne sont pas toujours synonymes de réussite. 

Mediaphore : D’ailleurs vous avez été producteur de musique ? Quel regard portez-vous sur notre industrie ?

Claudy Siar : Il y a confusion. J’ai été producteur de programmes musicaux. « Africa Star », la première compétition consistant à révéler de jeunes talents africains a été organisée par ma société, en 2008 au Gabon. En revanche, mon frère est éditeur de musique. Je ne peux pas être producteur de musique, car je deviendrais à la fois juge et parti et pour moi ce n’est pas possible. Et je ne le serais jamais, car c’est autre métier qui n’est pas le mien. Bien évidemment, pour moi la musique a une symbolique particulière. Elle nous permet d’affirmer qui nous sommes. Moi, je suis un enfant du zouk. J’ai commencé ma carrière au moment où le zouk a pris son envol. Une musique que je comprends. Une musique qui est la formation d’une identité, l’union de la Guadeloupe et de la Martinique qui exporte aux quatre coins du monde leur musique. Kassav, un groupe qui devient international. L’Afrique va embrasser cette musique parce qu’il y a de l’africanité en elle. Lorsque dans Mwen Malad Aw, ils chantent «  Tout le monde est maboko », c’est un clin d’œil au Zaïre, à l’Afrique centrale. Nous sommes dans une forme de révolution musicale ! Et moi jeune militant, je comprends cela et je fais tout pour mettre cela en valeur. Au premier Zénith de Paris de Kassav, je pleure comme un gamin. Je pleure parce que je suis fier, heureux de ce que je suis en train de vivre. Et je ne veux pas démériter face à ce que ces artistes sont en train de nous offrir. Tout mon parcours c’est cela : mettre en valeur des talents, des artistes, tout en gardant à l’esprit que c’est une part de notre identité que nous offrons lorsque je diffuse des musiques. Alors je fais très attention à mes choix et j’essaie d’être précurseur sur beaucoup de choses.

Mediaphore : Vous animez l’émission « Couleurs Tropicales » depuis 22 ans sur RFI (Radio France internationale). Quels changements avez-vous perçu au fil des années ?

Claudy Siar : L’émission a beaucoup évolué, ainsi que le mode de consommation de la musique. Lorsque j’ai commencé « Couleurs Tropicales », dans beaucoup de pays d’Afrique, il n’y avait que deux stations de radio : la radio nationale et RFI. Aujourd’hui, il y en a beaucoup plus. Il y a eu des changements dans la fabrication de l’émission. Mais comme dit le personnage de Tancredi Falconeri dans le film, Le Guépard de Lucchino Visconti (adapté de l’unique œuvre de l’Italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa) : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » « Couleurs Tropicales a gardé le même esprit au fil des années, la même dynamique et ce sont les histoires de ceux que nous recevons qui font évoluer les choses.

En ce jour, Couleurs Tropicales a 22 ans !!! #Anniversaire #HappyBirthday 🎂

A post shared by Couleurs Tropicales – RFI (@couleurstropicales) on

Si aujourd’hui notre émission est toujours en tête des audiences de RFI, auprès du public, c’est pour une raison très simple, selon moi. C’est parce que nous recevons ceux qui font la création aujourd’hui en Afrique et dans ses diasporas et nous ne nous trompons pas. Je crois en tout cas, je le dis avec un peu de prétention. Nous sommes à l’écoute de ce qui se fait et de ce que nous estimons valorisant. Je reconnais ne pas faire écho de certaines choses. J’estime qu’au-delà de mon métier de la passion que je ressens à l’exercer, j’ai une responsabilité. Nous sommes aujourd’hui face à des états, des populations qui sont en construction, au regard des épisodes de l’histoire. Et c’est pour cela que nous avons une responsabilité, encore plus grande que celle de certains de mes collègues professionnels de l’Hexagone.

Mediaphore : Vous vous rendez fréquemment aux Antilles ?

Claudy Siar : Pas suffisamment aux dires de mes enfants. Ma fille aînée s’y rend trois fois par an. J’y suis allé il y a deux ans, alors que je devrais normalement y être chaque année ou deux fois par an. Mais parfois nos emplois du temps ne nous le permettent pas et une journée ce n’est que 24 heures et nous n’avons qu’une vie. Mais j’ai plein de projets pour le pays. Attention ! Mon intention n’est pas d’arriver demain en terrain conquis. Il y a de grands professionnels chez nous qui font de bonnes choses. Je suis très fier de mon île, de ce qui s’y passe, un peu moins de certaines choses… Même si je fais partie de ces gens qui rêvent que notre Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et aussi la Réunion aient plus d’autonomie et que peut-être dans 30 ou 40 ans, nous ayons su préparer les choses pour prendre notre indépendance. Je pense que nous devons à un moment donné nous sortir d’une situation qui est née d’un épisode colonial, d’esclavage. Nos terres sont les seules qui appartiennent encore à l’ancienne puissance esclavagiste et coloniale. Je pense que c’est dans l’évolution des peuples, de l’histoire et de l’humanité que nous sortions d’une posture de domination. J’ai été délégué interministériel pour l’égalité des chances des Français d’Outre-mer, alors je sais de quoi je parle. Comment expliquer que la représentation officielle de la France ne se fasse que par l’Hexagone et la Corse ? Si nos régions sont des départements comme les autres, pourquoi sont-elles niées dans la représentation du pays. Quand j’occupais cette fonction, j’ai rédigé un rapport sur les 10 exemples flagrants qui touchent les Français d’Outre-mer et les peuples originaires.

Mediaphore : Vous arrivez à comprendre qu’aujourd’hui des jeunes caribéens ne se sentent pas concernés par la politique française et voire européenne ? 

Claudy Siar : Bien sûr. Il est normal de ne pas se sentir concernés, lorsqu’on ne nous accorde pas la même considération. La violence que certains voudraient dire endémique en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane, elle résulte bien de quelque chose, d’une situation ? Celle du chômage, de la pauvreté… Pauvreté qui est due à quoi ? Quelque part, encore aux réminiscences de l’Histoire. Laissez-moi vous donner un exemple sur la continuité territoriale. Si vous attestez d’une adresse dans l’Hexagone, même dans une île de Bretagne, vous bénéficiez d’un tarif réduit pour voyager. Pourquoi ce principe n’est-il pas accordé à toutes les personnes résidant en Outre-mer ? Nous sommes dans un pays qui refuse tout communautarisme, un pays de citoyenneté, alors pourquoi chaque citoyen n’a-t-il pas les mêmes droits que d’autres ? Dès le début de mon mandat qui a duré 14 mois, je m’étais engagé à faire libérer Pierre-Just Marny, le plus ancien prisonnier de France. Ce Martiniquais a été incarcéré pendant 48 ans. La bataille a été rude et je peux vous assurer que Michel Mercier, le ministre de la Justice de l’époque n’a pas été très courtois envers moi. Lorsque j’ai appris le suicide de Pierre-Just Marny, dans sa cellule de la prison de Ducos en Martinique, j’en ai pleuré. Un autre dossier sur lequel j’ai travaillé activement : la météo. J’ai demandé à ce que les bulletins météos diffusés sur les chaînes nationales intègrent les Outre-mer. France 2 a accepté, TF1 de temps à autre. France 3, le service public pour lequel nous payons notre taxe de redevance télévisuelle a refusé. Sur M6, Nicolas de Tavernost me l’avait promis, mais il ne l’a pas fait.

« Cela signifie qu’il y a des personnes qui imputent la France dans l’ensemble de son territoire. À chacun d’avoir la bonne lecture sur ce que nous représentons en réalité dans cet ensemble français. Si nous sommes niés à nous d’en tirer les conséquences. »

Mediaphore : Des études ont démontré que la diversité dans les médias, ce n’était pas encore ça. Quel est votre avis sur cela ? 

Claudy Siar : Il faut bien comprendre que le concept de diversité était probablement parti d’un bon sentiment chez certains, mais c’est en réalité un leurre. Quand vous lancez un tel concept, cela veut dire que vous acceptez et reconnaissez qu’il y a un peuple de la « normalité », qui est donc composé de Français blanc ; et un peuple de la « diversité » qui englobe les Asiatiques, les Noirs, les Métis, les Arabes. Tous les non Blancs. Donc on voit très clairement que ce postulat n’est pas bon. La diversité est censée normalement représenter l’ensemble des individus : du Blond aux yeux bleu au Noir le plus foncé. Nous avons donc un problème. C’est comme la loi de 2001 : l’esclavage est un crime contre l’humanité. En revanche, la France ne reconnaît pas avoir perpétré le crime. Ce qui est juste une aberration. Enfin, le concept de diversité est train de mourir face au repli identitaire que vit la France. Nous parlons beaucoup de la crise économique, mais la vraie crise traversée par la France est identitaire. Une France qui se veut blanche et judéo-chrétienne. Alors qu’en 2017, être Français ce n’est plus une couleur de peau, ce n’est plus une religion. Et lorsqu’on cite la Gaule, le socle de la France, je rappelle que les Gaulois étaient païens et animistes, pas chrétiens. Je me fritte souvent sur Twitter avec des fachos. J’adore ça, parce qu’en trois tweets, ils sont à court d’arguments. Après ils me traitent de « sale nègre » et me disent de « rentrer chez moi ». Concernant la diversité dans les médias, observez quelque chose :

« Lorsque des grands enjeux (politique, économique, sociétal, etc) pour la France sont discutés dans les médias, vous ne voyez pas sur les plateaux des Noirs, des Métis, des Asiatiques, des Arabes. »

Si vous nous voyez, c’est pour une raison précise. Si par exemple un interlocuteur estime que nous sommes concernés par le sujet. Ou bien, pour faire le show. Nous devons être conscients de cela, car c’est pour cela que nous avons une responsabilité, surtout concernant nos propres médias. Ça paraît pompeux de dire ça, mais nous sommes dans l’éducation, nous sommes dans la construction. De toute façon, nous ne pourrons jamais revenir en arrière. Alors allons-nous comprendre qu’il n’y a rien de communautariste dans le fait de parler de justice et d’égalité ? Au contraire, nous portons en nous une part de l’universel. Je songe à Édouard Glissant et son « Tout-Monde ». Nous avons cette envie de construire un autre monde où la couleur de la peau, la religion, les us et coutumes des uns et des autres ne seraient pas des facteurs de discrimination. Il ne faut pas être obséquieux avec les forts et brutaux avec les faibles. Ce n’est pas ça, l’humanité pour moi. Ça, ce sont des choses propres aux mammifères. Je ne fais pas allégeance aux forts parce qu’ils sont forts. Pour moi un fort est faible lorsqu’il n’est pas capable d’aider et d’être proche du plus vulnérable. Vous savez, j’ai été proche des réfugiés de Stalingrad. J’ai passé quelques nuits avec eux, pas pour vivre une expérience extraordinaire, mais pour les raisons que j’ai citées précédemment. Ce ne sont pas des migrants, ils ne font pas de va-et-vient, ils ont dû malheureusement fuir leur pays. Lorsque j’ai entendu le terme de « jungle de Calais » pour désigner des êtres humains qui survivaient dans le pire de la condition humaine… Les propos des uns et des autres, le racisme affiché… Le rôle de l’Occident dans ses histoires. Je crois que nous au regard de notre histoire nous devons pouvoir jouer un rôle au sein de la politique française. Nous devons avoir nos médias forts pour nous exprimer.

Mediaphore :  Vous vous êtes beaucoup engagé auprès des jeunes. Quelles sont les causes que vous soutenez ?

Claudy Siar : Je ne soutiens pas de causes en particulier. Je m’intéresse surtout à leurs préoccupations. Aujourd’hui, elles sont d’ordre éducatif, et ensuite à l’emploi. Vous avez quand même des parents – issus de ma génération – qui ont démissionné face à la précarité qu’ils ont subie, à la pauvreté qu’ils subissent et qui parfois sont incapables de venir en aide à leur enfant au quotidien ; qui sont dans l’impossibilité de les envoyer dans les meilleures écoles ; ou d’arriver à leur faire comprendre qu’il faut aller plus loin, il faut se battre pour avoir une meilleure éducation. Certes, ils vous répondront que même les diplômés peinent à trouver du travail. Mais le jour où des offres se profilent sur le marché de l’emploi, ce sont les diplômés qui sont servis les premiers. J’ai eu une éducation. Ma mère s’est sacrifiée pour mon éducation. Ce n’est pas un vain mot. Elle travaillait de nuit comme infirmière à l’hôpital Saint-Antoine et la journée à la clinique des Martinets. Elle y a laissé sa santé et sa vie. Ma mère est morte trop jeune. Mais elle nous disait que les sacrifices qui sont les siens sont autant de sacrifices que nous n’aurions pas à faire pour nos enfants. Lorsque vous avez une mère qui vous élève ainsi, vos enfants ne sont pas juste des individus qui représentent votre progéniture. Ma mère était mon héroïne. J’essaie d’avoir la même attitude avec mes enfants. Ma mère c’est « Rue Cases-Nègres », comme Man Tine, elle va jusqu’au bout. C’était une femme qui avait des rêves…  Ma mère avait confiance en moi, elle me poussait et me disait « sois certain des raisons qui te poussent à faire une chose plutôt qu’une autre ». Aujourd’hui nous avons trop de parents qui vivent dans l’aigreur, qui ne transmettent pas.

Je n’ai pas de conseils à donner aux jeunes, si ce n’est me tourner vers les institutions pour leur demander à quand un plan Marshall pour sauver le pays, pour que les générations sacrifiées ne se multiplient pas. Nous ne faisons pas de travail en profondeur, de grands projets pour l’avenir. Concernant les problèmes de sécurité aujourd’hui, si nous mettons en place de vrais plans, de vraies réflexions… Nous ne pourrons y mettre définitivement un terme que dans 20 ans. Moi, j’ai connu les Antilles… Les Antilles où on ne fermait pas les portes de chez soi, où on ne volait pas chez les gens. Maintenant, il y a des barreaux aux fenêtres. Où allons-nous ?! Il faut réinventer un modèle de société et ce modèle là, je n’ai le sentiment qu’aucun politique ne l’entrevoit pas. 

Mon grand projet, c’est de créer de la richesse dans notre région. Je souhaiterai par exemple grâce mon réseau mettre en relation des instances régionales politiques avec des responsables politiques et économiques dans certains pays d’Afrique. Nous avons un savoir-faire, un niveau d’expertise dans bien des domaines qui pourrait se conjuguer avec les talents de certains pays en Afrique et surtout l’envie de changer la vie pour nos populations. Ça apporterait des richesses à notre pays et ça permettrait aussi de rapprocher l’Afrique et ses diasporas. C’est mon grand combat, l’Histoire. Il y a un vrai rôle à jouer. Que des Afro-descendants soient sur la terre africaine et fassent des choses, sans qu’il n’y ait pas un rapport de dominant-dominé. Je crois en cela et c’est pour ça que j’ai une chance énorme d’avoir été accepté, adopté par quasiment tout un continent. 

Mediaphore : Justement, comment s’est développée cette relation si spéciale avec l’Afrique ?

Claudy Siar : Ça a toujours été mon rêve. Début 95, je travaillais sur les chaînes M6 et FR3. Je ne faisais que de la télévision à l’époque et j’avais envie de refaire de la radio. J’avais été chroniqueur sur France Inter et assistant chez Europe 1. Mais j’avais envie d’être en prise directe avec l’Afrique. Alors je me suis rendu à Africa No 1, dont le directeur était Nicolas Barré (paix à son âme) pour lui dire que j’avais envie de travailler pour eux. Il trouvait l’idée génial, mais au bout de quinze jours ça ne s’est pas concrétisé. Deux semaines plus tard, j’ai reçu un appel de RFI pour remplacer suite à la disparition de Gilles Obriger, l’animateur de « Canal Tropical ». C’est donc ainsi que j’ai intégré RFI. Au début, j’avais l’impression de n’avoir obtenu qu’une demi-victoire parce que je voulais vraiment être sur les ondes d’Africa No 1. Quelques mois plus tard, en mai, je débarque sur le continent. Et là, je me rends compte que je travaille à l’échelle d’un continent, ça a changé ma vision des choses, ma sémantique, ajouté de l’ambition à mon projet. Le 13 mars 1995, « Couleurs Tropicales » a fait son arrivée sur les ondes. Et ça fait 22 ans que ça dure, c’est la plus ancienne émission quotidienne de RFI. Et j’en suis toujours le producteur.

Mediaphore : Et vous n’avez pas envie parfois d’autre chose ?  

Claudy Siar : Je reconnais que j’ai eu envie de céder la place à quelqu’un de plus jeune. Oui j’ai toujours autant d’énergie qu’à mes 20 ans, mais je pense que mon professionnalisme et mes automatismes ont pris le pas sur mon intuition. Et puis je suis quelqu’un dans le partage. Alors j’ai envie de partager cela avec quelqu’un d’autre et de lui dire : « Maintenant, c’est à toi d’écrire une autre page de l’histoire de ce programme ».

Il faut donc que vous prépariez un héritier !

Claudy Siar : Oh, mais ça se fait déjà. Des personnes sont déjà pressenties, parce que moi j’ai d’autres ambitions.

Mediaphore : Vous avez fait du théâtre. Est-ce que la scène vous manque ?

Claudy Siar : Je regrette que Jean-Claude Barny ne m’ait pas donné un petit rôle dans son dernier film Le Gang des Antillais, pourtant je lui avais demandé. Même une petite apparition pour péter la caméra, pour crever l’écran. (Rires) Je verrais bien. Je vais voir si j’en aurai une dans le film de Kery James, parce que je lui ai déjà demandé. J’aimerais revenir au théâtre et au cinéma. J’avais déjà fait deux apparitions dans deux films africains dont j’ai oublié le nom, désolé. Enfin, ça fait partie de mes envies, mais ce sont des frivolités. Mes vraies ambitions sont ailleurs, dans des projets d’émancipation, de construction de notre indépendance totale. Je parle au sens médiatique du terme.

Articles similaires