Avec l’intervention de Ségolène Royal en début de semaine sur le conflit autour de la centrale thermique de Marie-Galante, on pensait que cette histoire prendrait fin. Mais non. La décision est simplement ajournée et reportée à dans 12 ou 18 mois. A la fin de la campagne sucrière, le conflit pourrait se raviver notamment en vue de la signature d’une prochaine convention. En attendant, et avant quelques mois de répit sur le sujet, Médiaphore réalise un point global sur ce dossier.

Cette semaine, Ségolène Royal, en visite en Guadeloupe a mené une réunion avec les acteurs du conflit qui sévit depuis décembre à Marie-Galante autour des projets concurrents de centrale thermique adossée à l’usine de sucre pour en moderniser les installations et productrice d’électricité pour dans un cas, Marie-Galante et la Guadeloupe, dans l’autre cas, Marie-Galante. Ce sont réellement tenues deux réunions : l’une avec les élus de Marie-Galante, et autres politiques de Guadeloupe, et la seconde, bien plus courte, avec les acteurs de la filière sucre.

La réunion avec les élus Marie-Galantais et e la Guadeloupe
©Ascensio

A l’issue de ces entrevues, la ministre de l’Environnement a demandé quelques mois de plus soit 12 à 18 mois pour prendre une décision et laisser le temps aux projets d’affiner leurs argumentaires. Les élus de la CCMG ont donc crié à la « victoire ». Pour eux, la ministre validait leur projet, pendant que les planteurs, et industriels indiquaient leur frustration de voir un dossier rester en suspend 18 mois de plus. Car, c’est en effet pour eux que les conséquences de ces tergiversation politiques sont les plus importantes. C’est aussi eux qui sont concernés par le projet de développement du territoire porté par Maryse Etzol, qui voit le problème de la centrale thermique comme « un épiphénomène ». Un épiphénomène, peut-être, mais qui a quand même retardé le début de la campagne sucrière et qui n’a pas caché l’absence de progression du projet de territoire à énergie positive porté par la CCMG. Et dont l’issue dans le moratoire ministériel ne fait pas vraiment progresser l’affaire.

Trois mois après le début du conflit qui a eu comme conséquence de retarder la campagne sucrière, de générer un blocage de l’île par les planteurs, de déchaîner les positionnements politiques, d’inquiéter, tout ceci ne serait-il pas finalement beaucoup de bruit pour rien ?

Au début de l’histoire…

Alors, pour tout comprendre à cette histoire, reprenons depuis le début. En décembre dernier, Maryse Etzol, présidente de la CCMG a organisé une réunion publique de présentation d’un projet de développement du territoire marie-galantais : « Marie-Galante, île durable ». Au premier rang des préoccupations : créer une île autonome en énergie, que cette énergie soit renouvelable, développer l’économie touristique, agricole et la mobilité électrique. Pour résumer, ce projet reprend quelques constantes de la smart-city, la ville intelligente, connectée, économe en énergie, bref, la ville du futur. Ce projet a été salué par les ministères de l’Environnement et de l’Habitat durable, mi-2016, puisqu’il fait partie des projets de « Démonstrateurs industriels de la ville durable » (DIVD) labellisés. Il s’agit de programmes qui réunissent des acteurs publics et privés autour d’un projet de développement industriel, pour la transition énergétique, notamment. Ces programmes vont en général dans le sens des villes du futur et respectent les éléments de la loi de Transition énergétique. Ces DIVD sont signés avec l’État pour 5 ans, durée pendant laquelle il soutient financièrement et aide au pilotage de ces projets.

Dans le cas de « Marie-Galante, île durable », le consortium est composé d’entreprises comme la Compagnie Nationale du Rhône (CNR), sur le volet énergétique, Vinci (et nombre de ses filiales), le groupe Suez via ses filiales également, mais aussi des pôles de compétitivité, des chaires universitaires, cabinets d’architectes, entreprise de l’internet par satellite. Au terme des cinq années de développement du projet, en 2020, les projets devront être mis en œuvre après que les meilleures idées proposées par l’ensemble des partenaires seront validées par des études de faisabilité.

Que prévoit le DIVD de Marie-Galante ?

Le programme de Marie-Galante est ambitieux. L’objectif est de faire de Marie-Galante un territoire d’innovation, vitrine pour les autres zones insulaires européennes du savoir-faire français. Autrement dit, ce projet développerait une solution pour rendre les territoires insulaires autonomes en énergie, prospères économiquement et cette solution, qui pourrait être vendue aux autres îles européennes par exemple, offrirait des débouchés juteux et de larges marchés aux entreprises ayant pris part à la conception de cette solution. Bref, un cercle vertueux de développement responsable.

Le DIVD a plusieurs volets. Le premier concerne les énergies : il vise l’autonomie énergétique de l’île, en utilisant uniquement les énergies renouvelables. Autrement dit, le soleil avec des panneaux photovoltaïques sur les toits des bâtiments publics, renforcer la production éolienne, utiliser la biomasse (matière organique ou végétale utilisée pour produire de l’énergie), …

Un second volet concerne un projet de tourisme agricole, qui entend développer l’agro-tourisme, des expérimentations de cultures diversifiées (rappelons que les cultures à Marie-Galante sont constituées majoritairement de plantations en cannes à sucre). Un troisième volet prévoit le développement touristique autour de l’économie de la mer et de la préservation des fonds marins et enfin, un quatrième volet évoque le sport, le déploiement d’activités touristiques sportives notamment le nautisme ou activités aquatiques, mais aussi le vélo, la marche, etc…

Ces quatre axes se déclinent dans le dossier opérationnel en 54 premières propositions de projets à mener.

Certains sont très classiques, comme la sobriété énergétique des bâtiments, leur végétalisation, leur réfection. D’autres sont liées aux compétences des collectivités comme la réfection des voiries, la gestion des stationnements et la lutte contre les risques ou la gestion des déchets. D’autres encore, visent le développement de l’éco-tourisme en mettant en avant un grand projet de marina capable d’accueillir des bateaux de tourisme, des hôtels « zéro impact », notamment à Saint-Louis, une ferme équestre, des vélos électriques sur des voies aménagées, la gestion des stationnements par le numérique, un réseau de bus, etc… On trouve même parmi ces propositions un projet de ligne d’assemblage de voitures électriques, un projet d’accélérateur de startup, un centre d’expérimentation agricole…
Un beau projet donc, plein de grandes ambitions, même si les retombées économiques sur Marie-Galante ne sont pas chiffrées ou même mentionnées. Pour chaque projet-idée, alors que le DIVD est labellisé depuis plus d’un an, les chefs de file ne sont pas toujours identifiés, les financements et le calendrier, encore moins. Pour Maryse Coppet, initiatrice du dossier et qui, en tant que « lobbyiste » de l’outre-mer à la Commission européenne, est coutumière des subventions européennes, ce flou est normal. « Pour l’heure, on dénombre des projets à mener, des idées. On sélectionnera plus tard », dit-elle.

Les raisons de la colère

Depuis la présentation du projet en réunion publique en décembre à Marie-Galante par Maryse Etzol, un conflit est venu l’opposer à l’usine de sucre. Le lien entre les deux ?  Une centrale thermique dont l’arrivée aura pour but de faire fonctionner la chaudière de l’usine (une vieille installation obsolète). Dans le projet initial, elle devait être construite par l’entreprise Albioma, spécialiste de l’activité et présente sur plusieurs territoires ultra-marins. Cette centrale doit fonctionner à la bagasse pendant la campagne de sucre et en raison du montant de l’investissement (près de 80 M€), importer du bois venu d’Amérique pour faire fonctionner la centrale pendant que l’usine sucrière est à l’arrêt. L’électricité produite, serait vendue à la Guadeloupe et permettrait ainsi de rentabiliser le projet mais aussi de réduire la part de dépendance aux énergies fossiles de la Guadeloupe continentale.

Dans ce projet, l’usine de sucre et ses actionnaires (les planteurs réunis en coopérative et la Cofepp, un groupe martiniquais de spiritueux et de rhum) sont partie prenante : ils sont aussi actionnaires (minoritaires) de cette centrale. Ce dispositif est important : en effet la filière sucre est sous perfusion d’aides publiques. Les aides permettent à ses acteurs de lutter contre le coût de leur activité face à une rentabilité moins importante que le sucre produit à partir de betterave, dans le reste du monde. A Marie-Galante, et c’est une spécificité, le versement de ces aides est conditionné à l’existence de cette centrale thermique et ne peut être fait qu’après la signature d’une convention entre les collectivités les planteurs, l’usinier et les acteurs du projet de centrale. Sauf que, Maryse Etzol, s’est opposée catégoriquement à ce projet, arguant qu’il était contraire au sien. Pour pallier son refus, elle a inscrit dans le projet de DIVD celui d’une centrale thermique aux dimensions bien moindres, sans importation de bois, porté par la Compagnie Nationale du Rhône (CNR). C’est là, le cœur du conflit.

De la com’, beaucoup de com’… et un peu de désinformation

Maryse Etzol, ne veut pas d’importation de bois sur son île. Ce positionnement a été d’une campagne active d’information, parfois d’un peu de désinformation. Une pétition de lutte contre « les énergies fossiles » a circulé. Or, le bois n’est pas une énergie fossile. Quand il est issu de forêts gérées selon des normes de durabilité, c’est même considéré comme une énergie renouvelable. Un article de blog publié sur Mediapart a été présenté comme étant un article de presse non partisan. Même chose pour un publi-reportage par sur le Monde.fr, rédigé par la CNR. On a également vu les élus affirmer que cela était contraire à la loi de transition énergétique.

C’est à nouveau faux. La loi n’impose pas l’approvisionnement en local de ressource biomasse et accepte même l’importation d’énergies fossiles, comme le charbon. Les élus ont également dit que brûler du bois était polluant. Ceci est assez vrai, bien qu’en général, ces projets voient leur utilisation de CO2 compensés. Les arguments des partisans du projet de la CNR ont aussi mis en avant, l’aspect « multinationale » de la Cofepp (actionnaires de l’usine de sucre) qui rentabilise son activité sur les aides publiques. C’est oublier un peu vite que c’est l’État, par la voix du préfet de l’époque qui avait demandé à la Cofepp de venir sauver l’usine de sucre, en 2009… C’est aussi oublier que derrière le DIVD, sont la CNR et Vinci, qui restent quand même parmi les plus grosses multinationales du monde et pas non plus totalement philanthropes.

Comme l’a dit la ministre Ségolène Royal sur Guadeloupe 1ère : « Les deux projets ont leurs avantages et leurs inconvénients. » Par ailleurs, si en Guadeloupe elle a donné l’impression de se prononcer en faveur du projet de Maryse Etzol, en Martinique le surlendemain, elle confirmait son intérêt pour un projet un projet de centrale thermique (du même type), à base d’importation de bois. Par ailleurs, l’Etat s’est engagé en faveur du projet d’Albioma en janvier : projet abouti, étudié depuis longtemps et avant le projet de DIVD, il faisait consensus. Pas facile de s’y retrouver…

Pourquoi cette histoire est importante pour la filière canne ?

Parce qu’à Marie-Galante, la filière canne-sucre-rhum représente une large part de l’économie, près de 20 M€ chaque année, selon les chiffres officiels. Les planteurs sont près de 1 200 même si certains ne vivent pas sur l’île. Ils ont souvent plusieurs activités en même temps, la culture de la canne seule ne permettant pas de vivre convenablement. Or, les débouchés pour la canne se concentrent surtout sur la sucrerie, d’autant que dans les conventions qui lient les aides d’État à la filière, il est écrit que les planteurs devaient augmenter leur production, jusqu’à 150 000 tonnes. Si la centrale thermique, objet du conflit n’est pas construite, les installations de la sucrerie ne pourront plus d’ici peu fonctionner : le matériel est vieux, obsolète et en fin de vie. En gros, sans centrale, plus d’usine. Et sans usine, moins de cannes.

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C’est d’ailleurs une des « suspicions » des planteurs : faire tomber la filière canne industrielle, pour lancer une autre économie agricole, plus proche du projet du DIVD, qui prévoit l’autonomie alimentaire de Marie-Galante. Un scénario assez crédible, d’autant que si le DIVD prévoit de conserver la canne comme un marqueur de l’identité et de la tradition marie-galantaise, la fin des quotas sucriers fin 2017, laisse entrevoir des difficultés économiques pour la filière. « Il faut accompagner ce changement, pas le subir et trouver des nouveaux débouchés », indique Patrick Sellin, président de la chambre d’agriculture de Guadeloupe qui ajoute que « la canne a elle-même remplacé d’autres cultures, donc un autre cycle est possible. »

Au programme donc, la diversification agricole, une option que les planteurs ne voient  pas d’un mauvais œil, à condition de savoir. « Si c’est la fin de la canne que l’on veut, pour faire autre chose, il faut le dire », martèle Athanase Coquin, le président du conseil d’administration de l’usine de sucre. Du côté de la Cofepp, si l’usine sucrière doit fermer, on le regrettera, mais il n’est pas question de se battre éternellement puisque l’activité première de l’industriel n’est pas le sucre, mais bien le rhum. Par ailleurs, l’entreprise se dit « bordée juridiquement » sur un éventuel revirement de situation autour de la centrale, pour laquelle des engagements ont été signés. Mais pour l’heure, industriels et planteurs finiront la campagne 2017, avant de regarder plus loin. Chaque chose en son temps.

Quel rapport avec la politique locale ?

Si le projet d’Albioma est un projet industriel, celui de DIVD est un projet politique. Les soutiens qui ont été apportés à Maryse Etzol, sont à placer sous le prisme des prochaines législatives et présidentielles. Si, sous la prochaine mandature, le gouvernement en place ne veut pas faire des énergies renouvelables une politique principale, autant dire que les subventions au projet de Marie-Galante pourraient être déplacées sur d’autres budgets. Ensuite, aux prochaines législatives, il sera aisé pour les candidats de faire jouer des jeux d’alliances pour s’assurer les votes des citoyens, en regardant qui a soutenu qui, qui est à la base d’une décision pour le bien des marie-galantais. A propos du projet de centrale, comme de DIVD, l’idée d’un référendum public, pour vérifier l’adhésion des citoyens avait été évoquée.

Pour l’instant, aucune consultation large et publique n’est à prévoir, le calendrier de développement des projets n’est pas défini, le temps file et Maryse Etzol continue de chercher des subventions européennes notamment, puisque les projets d’investissements publics-privés sur Marie-Galante, sont semble-t-il colossaux. Il faudra, le temps venu vérifier le bon emploi de ces subventions. Mais pour l’instant rien à l’horizon. Seulement de grands discours autour de projet encore inexistants.

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