Connaissez-vous les tiers-lieux ? Ces espaces physiques situés entre la maison et le bureau sont les marqueurs d’un passage dans l’économie collaborative du numérique ou de l’ubérisation du travail. Un lieu de travail idéal pour bon nombre de free-lances. En Guadeloupe, le premier tier-lieux est le FabLab à Jarry, implanté en 2015. Mais deux autres aux formats biens différents ont ouvert leurs portes récemment. Les premiers d’une longue série ?

Ils sont trois, actuellement actifs en Guadeloupe : Le Spot, le FabLab de Jarry et l’Anticafé Doxa. Trois tiers-lieux. Mais encore ? Des tiers-lieux sont des espaces où l’on « co-worke », où l’on « co-lunche », où l’on co-construit où l’on co-fait plein de choses. Ce sont des lieux de coopération dans ses formes les plus inattendues. Ce sont des lieux où se rencontrent des projets, des entrepreneurs, parfois des amis. Ce sont des lieux, qui n’ont en réalité pas vraiment de définition, des lieux un peu brouillons, où des liens se tissent autour de délires ou d’intérêts communs. Cette notion de « tiers-lieux » a été lancée par le sociologue américain Ray Oldenburg en 1989 et fait référence à des espaces intermédiaires, entre le lieu de travail et le domicile. Les tiers-lieux sont apparus au début des années 2000, selon Antoine Burret, expert des tiers-lieux, auteurs de plusieurs articles scientifiques à leur sujet et d’un ouvrage. Il a participé lui-même au montage de plusieurs tiers-lieux, notamment avec la communauté de Saint-Etienne, qui a mis en place le Tour de France du télétravail et des tiers-lieux.

Alors un tiers-lieu, c’est donc un espace, entre la maison et l’entreprise, qui regroupe des initiatives citoyennes, des initiatives populaires, et qui sont physiquement très divers : il y a des espaces où l’on travaille, des espaces où l’on bidouille, des espaces où l’on bricole, des espaces où l’on partage des savoirs informatiques ou des savoirs tout court, où l’on crée une communauté autour de la notion de collaboration, souvent de logiciel libres, et de la notion d’open-source. « Parfois, certains tiers-lieux regroupent plusieurs de ces fonctions en un seul espace, engendrant un nombre considérable de combinaisons possibles », explique Antoine Burret.

C’est l’économie numérique, la démocratisation des technologies qui ont fait advenir ces nouveaux espaces. En métropole, il y en a dans toutes les villes, les grandes, comme les petites, et de plus en plus souvent dans les villages, même les plus ruraux. Bien sûr, les plus connus sont à Paris, mais on en trouve à Toulouse, à Lyon, à Montpellier, à Rennes, à Aix-en-Provence, à Angoulême, à Boitron (Orne), à Saint-Elix-le-château (Haute-Garonne)… Partout. Certains sont spécialisés dans des activités comme les médias, le développement de site internet, et d’autres accueillent une joyeuse foule bigarrée venue tromper la solitude d’un travail en auto-entrepreneur ou en freelance. En Guadeloupe, les tiers-lieux sont récents. Dans le monde, on note des ouvertures d’espaces de coworking au rythme d’un par jour.

Le premier fablab

En plein cœur de la zone économique la plus active de l’île, le Fablab de Jarry a pris ses quartiers en 2015. Un FabLab, rappelons-le, c’est le lieu où l’on vient bricoler, où l’on vient fabriquer et mettre à l’épreuve des idées, des objets ou des concepts qu’on a envie de tester.

À Jarry, le Fablab a été créé par le Capitaine Kurt, lorsque celui a quitté son entreprise il y a des années. « Je voulais créer un hackerspace », indique le Capitaine qui n’officie que sous ce pseudo.  Il y a deux ans, il a acheté un bus qu’il a fait venir en Guadeloupe, sur ses fonds propres. Un relooking total plus tard, le bus est devenu un galion de pirate-espace de jeu de rétrogaming.

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L’idée du capitaine ? Créer un espace libre, le fameux hackerspace, itinérant qui pourrait initier les Guadeloupéens à la technologie et aux logiciels libres. Mais, en observant le phénomène des fablabs, il a eu l’idée de créer le premier du genre aux Antilles. Alors l’idée a pris forme, 100% autofinancée sur les deniers du Capitaine et des adhérents au FabLab (qui paient 360€ par an). C’est un moyen d’éviter les subventions, l’affiliation et le clientélisme politique et surtout de ne pas devenir des « labs aseptisés » comme ceux qu’on peut voir à Paris, ou dans d’autres villes de métropole, bien propres, et bien épurés.

Lorsque les fablabs ont été créés, au Massachussetts Institute of Technology (MIT), l’esprit était celui d’un atelier où l’on bidouille des trucs, pour faire émerger des projets, des idées, des innovations. A Jarry, le concept est respecté : le lab est à mi-chemin entre l’atelier et l’entrepôt, où s’amoncellent sur deux niveaux des milliers de choses en tous genres : des imprimantes, entières ou en morceaux, des télés, des écrans, des machines, des pièces électroniques, des imprimantes 3D, de la découpe laser, des fils électriques de toute longueur, des ampoules, et des objets un peu incongrus, comme une poupée, une hélice, mais après-tout pourquoi pas ?

A l’étage du lab, les ordinateurs se perdent au milieu du bazar ambiant © Amandine Ascensio

Ici, tout le monde travaille sur un projet porteur ou non, une idée, qu’on pousse au bout ou que parfois on abandonne. Toujours un peu, jamais longtemps. La philosophie du lieu, c’est la lutte contre l’obsolescence programmée, l’émergence des talents de tout le monde et la mise en commun des compétences. Chaque vendredi soir, le lab organise des « ateliers cambouis », où sont déployés des ateliers autour de tous les sujets que quelqu’un accepte de porter comme la technologie, la cuisine, le bien-être ou bien simplement, le rétro-gaming. Parce que, le gaming ou même rétrogaming c’est une tendance qu’on retrouve assez souvent dans les tiers-lieux français. C’est d’ailleurs un aspect qui fait le lien avec l’espace de coworking de Jarry, le Spot, et le plus récent des tiers-lieux de Guadeloupe, où s’organisent des soirées « gaming » rassemblant ceux qui veulent bien participer. On s’y rencontre, on échange, on se connecte et s’interconnecte.

Le Capitaine Kurt et son équipage dans une mer d’objets en tous genres © Amandine Ascensio

Digital Nomad

Immense baie-vitrée en verre, déco branchée à base de matériel de récupération et de planches de surf, le Spot est né toute fin 2016, sous l’impulsion de Cassandre et Jordan, 25 ans, digital nomads et à la tête d’une agence web. « Digital nomade, cela veut dire qu’on travaille depuis n’importe quel endroit de la planète, pourvu qu’il y ait un accès WiFi ou un accès internet haut débit. »

Les fondateurs du Spot, l’espace de coworking de Jarry ©Le Spot

Le wifi est également une composante essentielle des tiers-lieux, qui sont des espaces connectés, et interconnectés entre eux. C’est même un élément fondamental. « On trouve des espaces de coworking totalement fous sur des îles minuscules de Thaïlande, où des gens ont eu envie de venir vivre au paradis, mais sans renoncer à leur activité. » Au rang des activités que l’on trouve dans les espaces de coworking, ce sont la plupart du temps des free-lances de l’économie du tertiaire, des graphistes, des vidéastes, des développeurs, des traducteurs, des créateurs de sites web, d’applications, et de business du numérique, comme Carter, l’application de covoiturage et de VTC 100% made in Guadeloupe de An Sav Fè Sa. On y trouve aussi des visiteurs, un Hollandais et un Américain, de passage ici, venus profiter de la fibre optique pour travailler à distance. Toute la praticité du télétravail sans la solitude du télétravailleur.

©Le Spot

Au Spot, créateurs d’entreprises, free-lance viennent aussi profiter de l’espace convivial des banquettes et de la cuisine pour discuter, échanger et parfois trouver une solution à un problème rencontré, moyennant près de 300 € par mois pour un accès permanent et illimité au lieu. Un prix guidé par le coût notamment de l’accès à internet, extrêmement onéreux dans nos îles. Ici aussi, on est sur un modèle d’autofinancement. Pour les mêmes raisons que leur voisin du FabLab, mais aussi et surtout « parce qu’on ne peut pas être entrepreneur avec un business model qui fonde sa rentabilité sur les aides publiques. »

 Un lieu d’échange

Autre lieu d’échange érigé il y a 14 mois, l’Anticafé du club Doxa, le « réseau social réel » de la Guadeloupe. La plate-forme met en relation des gens avec des centres d’intérêt communs, entrepreneuriaux ou de loisirs.

A l’Anticafé, on peut co-worker mais on y est surtout là pour se faire un réseau, par centres d’intérêts ©Amandine Ascensio

Situé au Parc d’activités Antillopôle à côté de l’aéroport, c’est donc un café, où l’on peut manger, boire, lire, travailler…et qui fait office de tiers-lieux. Pas exactement la définition au sens propre de l’espace de co-working, pas tout à fait centre de loisir, mais il a vocation à créer des réseaux « mondiaux », selon Julio Mimiette son fondateur. Ce dernier a d’ailleurs déjà étendu le concept à la Martinique et à Paris. Il prévoit d’ouvrir des Café Doxa un peu partout où voudront se créer les réseaux.

Les tiers-lieux peuvent parfois être pilotés par des institutions à l’image de la ville de Baie-Mahault à l’origine de la pépinière d’entreprise implantée dans la commune, du nom d’Audacia et dont les membres peuvent venir co-worker.

L’esprit tiers-lieux tend donc à se développer en Guadeloupe, venu de la société civile. Ces initiatives venues d’un peu partout répondent à un besoin créé par une économie « ubérisée ». Face au chômage massif, en Guadeloupe comme ailleurs, la création d’entreprise apparaît comme une voie possible pour trouver une solution. Et créer une entreprise, outre la bonne idée, nécessite aussi d’avoir des lieux pour faire prospérer idées, échanges et les façons d’entreprendre du monde contemporain. En Guadeloupe, c’est chose faite, et il y a encore de la place.

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