Emmanuel Macron est désormais passé premier en intention de vote (26%) et devant Marine Le Pen dans un sondage récent (Harris interactive/France-télévisions) pour l’élection à la présidence de la République française. Ce résultat est capital pour lui à un moment décisif de la campagne car on entre dans le dur, dans la dernière ligne droite.

La campagne va en effet se durcir, dans le ton et sur le fond. La présentation du programme d’Emmanuel Macron a plutôt bien servie le candidat dans un contexte marqué par les péripéties médiatiques du candidat Fillon et qui lui a évité une salve de critiques qui ont fini par arriver trop tard. Le programme du candidat d’En Marche a de plus réussi le pari difficile de toucher plusieurs cibles aussi hétéroclites que les idées avancées. Les jeunes, les femmes, les classes moyennes et même les classes populaires ont ainsi été tour à tour sollicitées à travers ses déplacements et ses propositions : l’égalité réelle femmes-hommes, les emplois francs pour les jeunes des banlieues, la transformation de l’assurance chômage et la suppression de la taxe d’habitation, etc…

L’un des aspects intéressant de la campagne de l’ancien ministre de l’économie est l’opposition franche et assumée dans les propos et les déplacements sur le terrain à la conquête du front national de nombreux segments de l’électorat français. Il faut le reconnaître, il est le seul pour le moment à ne pas brandir le vote FN comme une fatalité mais comme un problème à résoudre frontalement. Sa promotion d’une nouvelle Europe en est l’illustration. Une promotion courageuse tant l’Europe est aujourd’hui au cœur de nombreuses craintes et défiance, en particulier auprès des agriculteurs.

Emmanuel Macron a d’ailleurs eu l’intelligence de tenter de convaincre cet électorat difficile des campagnes, là aussi sur le terrain, avec de nombreux militants, mais probablement sans grand succès. C’est donc un programme efficace du point de vue tactique mais qu’il appartient à ses adversaires de critiquer plus concrètement. Or ceux-ci semblent vouloir rester dans la caricature du personnage sans pouvoir démonter les mesures du candidat. Une stratégie assez contre-productive car tant que Fillon le renverra à gauche et Hamon et Mélenchon à droite, il lui rendront un très grand service en réalité, en cautionnant son positionnement idéologique « attrape-tout ».

Au-delà d’une revitalisation et d’une mise en cohérence assumée de la politique social-libérale pratiquée par François Hollande (en dépassement du programme socialiste de 2012), le projet et la vision d’Emmanuel Macron constitue pour reprendre le titre de son livre « révolution » une proposition de révolution très proche des idées des girondins, le parti « libéral » dont les membres venaient pour beaucoup du Sud-ouest de la France cher à Bayrou et Juppé et qui sous la Révolution prônait une véritable décentralisation territoriale touchant au fédéralisme. Ils recrutaient parmi les journalistes, les intellectuels nouvellistes, les avocats, les artisans. Le mode de scrutin censitaire auquel ils devaient leur élection faisaient d’eux les représentants politiques de la grande bourgeoisie d’affaires en particulier celle des ports comme Bordeaux, Nantes et Marseille.

© Capture d’écran

Tout en étant partisans de la liberté politique ils défendaient la liberté économique et la propriété privée. Ils avaient par ailleurs, déjà, des convictions d’unité européenne autour de l’extension des valeurs des lumières consacrées par les révolutions américaine et française. Il n’est pas donc étonnant que le patron d’En Marche réalise ses meilleurs scores d’intentions de vote dans l’Ouest de la France. L’un de plus illustres successeurs des penseurs girondins fût le philosophe économiste, le comte de Saint-Simon, père lointain du libéralisme social français.

En 1789, il a 29 ans. Il est clair pour lui que la Révolution française clôt la période obscurantiste qui remontait au Moyen-Âge et qu’une nouvelle ère laïque s’ouvre. Quelque chose de neuf doit prendre le relais du Dieu des monarchistes et du projet républicain des montagnards que Saint-Simon considère comme un échec. Pour lui, une société ne peut s’unir qu’autour d’une croyance commune : « Il n’y a point de société sans idées communes, sans idées générales. Chacun aime à sentir le lien qui l’attache aux autres », mais il va sans dire qu’après la disparition de l’ordre monarchique et le bourbier où selon lui s’est retrouvée la Révolution, l’objet de la croyance commune devra changer.

Ce ne sera plus Dieu, ni le droit, ni la nation : ce sera la production, ce sera l’industrie. Après avoir lu « la Richesse des nations » d’Adam Smith le père du libéralisme économique, il loue les mérites de cette pensée pour laquelle « le seul but sensé que pouvait avoir une nation était de produire le plus possible, avec les moindres frais d’administration possibles ». À la suite de Smith et de Jean baptiste Say, il voit la société comme une entreprise : « Une nation n’est autre chose qu’une grande société d’industrie ». Il la décrit comme un gigantesque atelier, comme une société commerciale composée de l’ensemble des structures productives du pays : « La réunion de tous ceux qui travaillent dans un pays est une grande société industrielle qui embrasse toutes les sociétés industrielles renfermées dans les bornes du pays ».

© Twitter / En Marche

C’est non seulement le règne de l’homo œconomicus mais celui de la natio œconomica. Ce qui fonde la dimension sociale, c’est l’intérêt économique et la production industrielle. Emmanuel Macron est le missionnaire à la fois hollandais et gaullien de cette actualisation opportune de cette vision politique girondine de Saint-Simon (entré depuis dans le panthéon idéologique socialiste). Il est résolument l’héritier des révolutionnaires girondins décimés, apôtres de la révolution des territoires, des libertés, de l’esprit d’entreprendre, de l’élitisme républicain.

Portant avec lui l’urgence mondiale d’une réactualisation des valeurs du libéralisme et de leur adaptation à une mondialisation devenue pour beaucoup écoeurante malgré ses avantages, le candidat d’En Marche est au delà de cette campagne nationale engagé dans une épique course européenne pour la survie et la régénération d’un modèle de démocratie sociale agonisant. S’il réussit, il sera en phase avec sa vision de révolution, mais la girondine, très loin de sa quintessence populaire ; celle exaltée par les montagnards puis par les pères fondateurs de la gauche française : Jaurès, Louis Blanc et Mitterrand lui-même.

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