Que se passe t-il en France ? Une « guerre civile », un « complot judiciaire », un effondrement des partis, ou peut-être tout cela à la fois ? Si le présent est encore trop chaotique pour le dire, l’avenir pourrait le révéler.

En attendant, cette campagne présidentielle inédite avec le désistement du président en exercice, est devenue folle avec les ennuis judiciaires de François Fillon, puis de Marine Le Pen, les déclarations controversées d’Emmanuel Macron et les divisions récurrentes de la gauche. Depuis la déclaration de François Fillon mercredi dernier, elle est devenue épouvantable.

La campagne présidentielle est à la fois le symbole et le centre de notre vie démocratique. En effet, la constitution très gaullienne de 1958 et les transformations récentes de l’espace public ont fait de l’élection du président de la République l’ultima ratio de la compétition politique nationale, à l’exclusion de tout autre enjeu. La vision médiatique du jeu politique a largement accrédité la prééminence présidentielle et dès lors, le rapport ordinaire à la politique se trouve investi par des phénomènes de spectacularisation et de personnalisation de l’exercice démocratique. C’est la rencontre d’un homme et du peuple selon la célèbre formule. Et cette rencontre se fait traditionnellement dans le cadre d’un grand débat public sur les programmes et visions des candidats pour le pays.

Or, cette fois, le débat tant attendu avec cette floraison idéologique prometteuse suite aux primaires passe à la trappe. Les innovations intéressantes de campagne avec notamment les candidats Mélenchon et Macron sont invisibles, les projets des candidats sont inaudibles et écartés par l’opinion publique et les experts. Mais le plus grave est que nous en sommes à un affrontement anti-démocratique entre candidats et institutions républicaines (telles que la presse, la police et l’autorité judiciaire).

© Twitter / Capture d’écran

Une candidate refuse de se présenter à une convocation de la police et menace ses fonctionnaires, un autre se désavoue et décide de continuer sa campagne alors qu’il est mis en examen (et certes pas condamné). Des candidats sont conspués, des meetings entravés ou perturbés par des manifestants des camps opposés, des cars de militants sont bombardés ; des centaines de tweets et post mensongers et calomniateurs sont échangés par des partisans sur les réseaux sociaux. Les candidats se contentent de se renvoyer des petites phrases et des formules assassines plutôt que de débattre du fond. Ces faits sont lourds, trop lourds…

La démocratie française est meurtrie et la constitution jetée aux orties. Trop lourds parce que le signal envoyé aux milliers de délinquants et justiciables ayant à faire avec la justice est terrible : la justice ne serait pas indépendante et il faut s’y soustraire. Le message envoyé à la communauté internationale est désastreux : en France on peut vouloir exercer la plus haute fonction en étant pas irréprochable. Le discours adressé aux citoyens est sinistre : le peuple peut remplacer les juges, en fait il est le seul juge…Au delà de ces positions mortifères pour la démocratie, il y’a le sentiment diffus que certains candidats sont épargnés volontairement par les médias et la justice, que des comptes se règlent en coulisses sans aucun état d’âme.

Dans le cas de François Fillon, l’électeur est désormais confronté aux questions suivantes :

– Peut-on parrainer un candidat qui sera mis en examen ?

– Peut-on élire un candidat qui demande implicitement au peuple de le sauver de la prison ?

– Peut-on élire un candidat qui attaque la justice ?

– Peut-on élire un candidat qui présente sa vérité comme LA vérité ?

– Peut-on élire un candidat qui renie sa parole de ne pas se présenter s’il est mis en examen…?

Aucune de ces questions n’avaient jamais été mises sur la table dans le cadre de la campagne d’un candidat à la présidentielle. Pourtant les affaires politico-financières ont été innombrables sous la Ve République. Certes Mitterrand avait été gêné par l’affaire du sang contaminé, Balladur très entravé par les affaires touchant son lieutenant Charles Pasqua, Chirac et Sarkozy ont eu un parfum de soufre judiciaire flottant au dessus de leur tête ; mais jamais un candidat ne s’est enfoncé dans un duel avec la justice au point d’en faire un argument principal de sa campagne. Et c’est ce qui est très dérangeant dans cette affaire Fillon. Au lieu de se préoccuper de laver son honneur, dans les médias avec des preuves de son innocence, ou en renonçant à l’exposition publique comme l’ont fait avant lui des ténors politiques comme Strauss-Khan, le candidat de les républicains s’obstinent à vouloir convaincre les français que le destin de la France est plus grand que ses erreurs mais qu’il passe par son propre salut électoral d’abord.

© Twitter / Capture d’écran

Les propres lieutenants de Fillon sont divisés et certains ténors des républicains comme Bruno Le Maire ont fini par claquer la porte. D’autres comme Pierre Lellouche demande le report de l’élection présidentielle pour empêchement d’un candidat et tenue de nouvelles primaires. Certains comme le maire centriste d’Epernay Franck Leroy réclament un tandem Juppé/Baroin. Le parti UDI a suspendu sa participation à la campagne de la droite. C’est donc l’électeur qui se retrouve pris en otage par cette tourmente inédite et catastrophique pour la vie politique française. Il faut craindre maintenant que sa colère ne dépasse en conséquences, comme cette affaire explosive, les limites de l’imaginable.

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