Suite au premier débat présidentiel qui a occasionné perte et fracas chez certains candidats, et qui a passionné les français, plusieurs sondages d’instituts ont placé d’après leurs enquêtes Emmanuel Macron en tête du premier tour. Marine Le Pen pointe quant à elle en seconde position, à un point du candidat atypique, d’En Marche.

Ce n’est pas tout. Ces sondages montrent que Jean-Luc Mélenchon, candidat de la gauche radicale voire extrême, prend l’avantage sur le candidat socialiste Benoît Hamon et le dépasse de 1 a 3 points. Une situation impensable il y a encore quelques mois et qui, si elle devait être vérifiée par les résultats des urnes serait historique depuis la libération. Le débat a bien modifié le rapport de force existant entre les candidats en présence.

Un contexte historique suffocant

Historique, c’est le cas de cette élection qui prend place dans un environnement politique particulièrement intense et anxiogène cette année. Le terrorisme fait des ravages, les guerres civiles au proche et moyen orient déplace des masses considérables de réfugiés vers l’Europe. D’anciennes puissances se livrent à un raidissement de leur position et à un bellicisme militaire et économique doublé d’un expansionnisme qui nargue les organisations internationales : la Russie, la Chine, les Etats-Unis

Dans les démocraties occidentales, le repli sur soi (et le rejet de l’autre) porté par des populismes triomphants remet en cause bien des valeurs humanistes. Le racisme, l’anti sémitisme, la xénophobie ont envahi les réseaux sociaux et l’esprit public. Des collectivités locales se font une concurrence acharnée et compromettent le développement serein et durable. Le vivre ensemble devient une tradition obsolète et l’individualisme forcené fait des ravages dans tous les corps sociaux et en particulier la jeunesse. La finance internationale s’apprête à voir impuissante les taux d’intérêts exploser et les déficits publics rendent les politiques nationales impuissantes et agonisantes. La tâche qui attend le prochain président français après deux quinquennats gâchés par l’immobilisme et la politique spectacle est donc considérable et périlleuse.

Un débat télévisé historique pour deux gagnants

Quel a été l’impact de ce premier débat télévisé inédit du premier tour ? Manifestement important. L’ensemble des observateurs et personnes interrogées ont admis qu’il avait été intéressant et révélateur même si il n’a pas été décisif. A partir des sondages (dont le but n’est que de révéler une tendance et pas un résultat) effectués depuis, on peut se faire une idée assez nette de ceux qui parmi les candidats ont indéniablement tiré leur épingle de ce jeu médiatique.

Marine Le Pen était attendue. Si la candidate de l’extrême droite s’est au final montrée combative et solide sur ses convictions, elle a montré aussi des faiblesses au niveau de la véracité de ses affirmations et de l’approximation de ses propositions, pas uniquement économiques d’ailleurs. Malgré de bonnes saillies, elle a été sèchement renvoyée dans ses cordes par Emmanuel Macron et à plusieurs reprises par François Fillon. Un peu bousculée, la patronne de Bleu Marine s’est réfugié dans ce qu’elle maîtrise le mieux : les attaques personnelles et la provocation, bien loin d’une stature de femme d’état.

François Fillon a fait du Fillon. Une posture physique de sphynx, une élocution impeccable, un ton et une allure présidentielle puisque jupitérienne, et très peu d’attaques directes. Mais une image effacée au final et peu combattive. Et toujours l’ombre de l’homme qui dissimule et est concerné par une mise en examen pour emploi fictif, détournement d’argent public et depuis peu, usage de faux et escroquerie. Cette affaire, ajoutée à celle de l’ex ministre de l’intérieur Bruno Le Roux, est d’une triste banalité au regard des pratiques parlementaires (beaucoup trop occultes) mais surgissant en cette période électorale majeure, elles ont un effet dévastateur de bombes à fragmentation. Elles creusent encore plus le fossé entre élus et électeurs, et le candidat de Les républicains et elles montrent un rapport personnel avec l’argent et la vérité à l’opposé de l’image que véhiculait le candidat avant la primaire.

Suite à ce débat, François Fillon a été l ‘invité d’une émission politique sur France 2 dans laquelle sa stratégie a été de se victimiser encore plus, alors même que de nouvelles révélations l’accable, et d’accuser le chef de l’Etat d’être le commanditaire de ses ennuis judiciaires. Il s’appuie pour cela sur un livre paru jeudi et qui accable François Hollande en tant que cerveau de plusieurs machinations visant à abattre Nicolas Sarkozy, puis Manuel Valls. Du jamais vu en politique française. La campagne a droite prend des allures pour le coup de guerre civile et civique. L’électorat de droite est de plus en plus en colère et de plus en plus déterminé, même si certains ont opté pour le candidat gaulliste et souverainiste Nicolas Dupont-Aignant.

En face, Emmanuel Macron a bénéficié de ce débat car non seulement il a été jugé comme le plus convaincant par deux sondages (opportuns) mais il est de nouveau le favori de l’élection présidentielle. Tout le monde a hâte de voir si le soir du premier tour va confirmer ou infirmer cette photographie des sondages, mais en attendant il faut reconnaître que le candidat d’En Marche ! a déjà gagné sur plusieurs fronts. En effet, si l’on considère le point de départ d’Emmanuel Macron, c’est à dire il y a un an quand il n’était qu’un jeune ministre de François Hollande, quasiment inconnu du gouvernement, sans parti et sans réseaux au sein du PS ; et qu’il est désormais en tête des intentions de vote à la présidentielle ; l’exploit est déjà considérable et historique. Pour arriver à ce niveau, il a su anticiper l’enlisement des partis traditionnels dans une course des élections primaires trop clivante et radicalisante pour leur électorat. Il a su proposer une vision plus rassembleuse puisque modérée de la France. Il a su occuper l’espace béant qui s’ouvrait sur l’échiquier politique par la radicalisation des candidats des partis de droite et de gauche. Il a réussi à s’agréger une bonne partie des 70% de français qui ne veulent entendre parler ni de droite ni de gauche.

© Twitter / En Marche

L’ancien ministre de l’économie a réussi cela grâce à des méthodes venues de la campagne d’Obama (qui a toujours gouverné au centre…) et à coups d’algorithmes. Il a même réussi l’exploit de recruter une véritable armée de bénévoles et d’adhérents séduits plus par son charisme que par ses propositions. Lors du débat il n’a pas forcément brillé mais il s’est montré optimiste, positif, et même cohérent en étant d’accord avec des idées de Fillon et de Hamon ou Mélenchon. Il a surtout surpris en montrant qu’il était capable de se défendre avec autorité tout en respectant ses adversaires.

Et ce sont justement les postures que lui reprochent journalistes et adversaires qui continuent de le renforcer et de le rendre plus que central désormais, mais complètement incontournable. Il impose les thèmes de la campagne, et impose le rythme, y compris avec les ralliements au compte goutte de politiques de droite et surtout de gauche, et dont la plupart ne sont que des « has been » ou des futurs conseillers. Ses meetings sont pleins à craquer et l’accueil populaire qui vient de lui être fait à la Réunion est étonnant. Reste que la volatilité de son électorat (55% des interrogés disent être sur de voter pour lui contre 62 pour Le Pen), le manque de contact avec la population sur le terrain, et l’évident amateurisme des adhérents cependant très motivés de son mouvement politique risquent de coûter cher électoralement au final.

L’autre grand gagnant est Jean-Luc Mélenchon. Lui il ose, il propose, il rêve, il s’affranchit de tout et de tous (bien plus que Macron) et ça marche.. Le résultat a été lors du débat une transformation du tribun en rock star anti-système, désormais ovationné lorsqu’il se déplace dans une école de commerce. Il fût le plus cohérent et le plus clair. Mélenchon a en fait réussi l’exploit dans cette campagne de mêler avec succès la modernité du virtuel numérique (hologramme, réseaux sociaux…) avec la tradition du terrain concret (déboulé, grand meeting populaire et marches insurrectionnelles). Une incroyable performance qui lui permet grâce à son show mêlant sagesse et humour lors du débat, de prendre l’avantage sur le candidat socialiste dans les sondages et grand perdant de ce débat : Benoît Hamon. Il reste un peu moins d’un mois pour Mélenchon pour transformer sa très réussie insurrection citoyenne en surprise électorale.

© Facebook / Jean-Luc Mélenchon

Pour le gagnant de la primaire citoyenne à gauche, le résultat est jugé décevant. Pourtant il a su rester très cohérent et par moment combattif, mais pas assez. En réalité, Benoît Hamon continue de payer deux erreurs d’importance. D’abord, son discours de Bercy était mobilisateur et fort. Mais beaucoup trop radical dans une perspective de rassemblement large des socialistes et des français et qui est indispensable dans une élection de niveau présidentiel. En fait Hamon est toujours un frondeur, et il ne rassemble quasiment que des frondeurs ou opposants socialistes à François Hollande : de Martine Aubry à Arnaud Montebourg, de Christiane Taubira à Aurélie Filipetti. Sa deuxième erreur est aussi d’avoir ménagé Mélenchon qui lui subtilise son électorat, et de s’être concentré sur Emmanuel Macron. Il fallait s’en prendre au moins au deux, pour espérer accéder au second tour.