Le 21 mars 2017, c’était le jour de l’exercice de simulation Caribe Wave édition 2017, un exercice d’alerte séisme et tsunami, touchant toute la Caraïbe. Pour l’occasion, une vingtaine de personnes a participé à l’exercice depuis l’île de Marie-Galante mais aussi la Guadeloupe continentale. Leur but ? Utiliser leurs compétences et notamment leur savoir-faire informatique pour hacker l’opération officielle.

Ils rentrent aujourd’hui de Marie-Galante, après avoir travaillé près d’une semaine sur le développement de systèmes d’alertes en cas de catastrophe naturelle, en l’occurrence un tsunami géant, précédé par un fort séisme, simulé le 21 mars. « Il est temps de comprendre que les geeks et les makers ont un rôle à jouer, y compris dans les zones de tensions et de catastrophes ». Ce sont ces mots qui guident Gaël Musquet et sa petite bande de geeks, des « copains », rencontrés depuis plus ou moins longtemps, mais tous unis derrière la même cause : sauver des vies grâce à la compétence informatique, et apporter des solutions, un appui aux forces de secours officielles.

Figure de proue du site OpenStreetMap France, qui permet à tout un chacun de cartographier le monde, le Guadeloupéen Gaël Musquet porte depuis 2015 un projet greffé à l’opération d’envergure Caribe Wave, qui simule chaque année depuis 2011 un séisme de très forte magnitude, suivi d’un tsunami dans toute la zone Caraïbe. En effet, la région qui s’étend de Cuba jusqu’au Venezuela est connue pour être une zone sismique très active. Elle soumet ainsi sa population au risque de tremblements de terre, qui parfois, comme au Japon en 2011, déclenchent des vagues immenses qui viennent s’abattre sur les côtes.

Une opération internationale

Caribe Wave est une opération de prévention organisée et dirigée par l’Unesco (Nations Unies). Cette année, le scénario imaginé par l’organisation internationale mettait en scène un séisme de magnitude 8,7 dont l’épicentre se trouve au large de la Désirade. Un tel tremblement de terre entrainerait une vague de 14 mètres qui s’écraserait 10 minutes après la secousse sur la petite île de l’archipel de Guadeloupe et qui prendrait de l’ampleur pour atteindre 20 mètres de haut sur Pointe-à-Pitre quelques minutes plus tard, laissant donc très peu de temps aux habitants des zones concernées pour se mettre à l’abri. Selon les scientifiques spécialistes des mouvements de plaques de la croute terrestre, un tel scénario se déroule tous les 50 ans. Avec une population de 160 millions d’habitants dans la Caraïbe, « la question n’est pas de savoir si un autre tsunami majeur arrivera, mais de savoir comment la région sera préparée à l’impact lorsque cela arrivera », indique un document de l’Unesco.

« On se rend compte dans les catastrophes naturelles qu’on arrive toujours trop tard, toujours après », souligne Gaël Musquet, marqué dans sa jeunesse par les dégâts causés par l’ouragan Hugo. Bien conscient du fait qu’on ne peut pas éviter les catastrophes naturelles, il est néanmoins persuadé qu’on peut en atténuer les effets en étant bien préparé. Depuis Paris, il travaille sur ce thème depuis plusieurs années, tout en élargissant son champ d’action pour le sauvetage des vies humaines. Il a participé à SOS Méditerranée en sécurisant la connexion internet de l’Aquarius qui tente de récupérer les réfugiés qui font naufrage en Méditerranée.

Caribe Wave, il y travaille depuis 2015. Grâce à une collecte de financement participatif (crowdfunding), il a pu mettre en place une équipe pluridisciplinaire de geeks pour tester des solutions de réponses aux catastrophes naturelles grâce au numérique. En 2016, la petite troupe a donc participé une première fois, en parallèle de l’exercice international, à Caribe Wave. Convaincus du bien-fondé de leur action, ils ont récidivé en 2017, plus nombreux, plus forts, plus soudés, avec des nouveaux projets et des nouvelles idées à tester, à créer et à fabriquer sur place. C’est avec leurs alliés du Fablab de Jarry que les « hacktivistes » ont donc lancé leur opération de prévention.

Deux actions simultanées ont eu lieu : d’un côté les « makers » du fablab, ces « bidouilleurs », touche-à-tout du bricolage, de l’informatique, de la découpe laser et de l’imprimante 3D, qui ont évacué des lycéens de l’établissement Lycée Bel-Air (Baie-Mahault) et de l’autre, les « geeks », installés à Marie-Galante, qui ont mis au point et testé nombre de solutions.

 Pendant l’exercice d’alerte

A 10h, ce 21 mars, l’alerte séisme a donc été déclenchée. Au lycée de Bel-Air, les classes ont été évacuées calmement par les élèves avertis par le son d’une corne de brume. Chronomètre en main, les professeurs ont mesuré le temps mis à évacuer. « Nous avons mis 3 minutes et 20 seconde à faire évacuer les classes », note Dominique Ilphonse, le proviseur du lycée qui raconte que lors du tout premier exercice de ce type, les équipes avaient mis plus de 6 minutes à évacuer tout le monde. « Désormais l’équipe est rodée, mais nous pouvons encore nous améliorer », ajoute-t-il.

Les lycéens sont évacués du lycée Bel Air.
©A. Ascensio

C’est exactement ce que veulent les hacktivistes : que les réflexes se prennent. Lors de la présentation de l’opération, le vendredi précédent, le président et co-fondateur du Fablab, Cédric Coco-Viloin, alias Cortex, avait précisé : « Ici, en Guadeloupe, en cas de cyclone, tout le monde sait comment réagir. On n’écoute même plus les recommandations des préfets à la radio. Mais en cas de tsunami, personne n’a la moindre idée de comment survivre. Les Guadeloupéens ne sont pas préparés. » Les makers ont dont mis au point un tuto un peu décalé pour informer autour des bons réflexes.

Et pour mettre en œuvre leur propos, ils ont fait marcher les lycéens pour les amener vers le point le plus haut à côté de Jarry : le terrain de foot de Convenance. Durant le trajet, les conversations vont bon train : « Moi si ça arrive, je prends direct une voiture », lance une lycéenne qui se fait aussitôt reprendre. « Hé non, tu as plus de chance de survivre en marchant plutôt qu’en voiture : dans la panique des bouchons vont se créer, des comportements agressifs se développer, etc… à pied, tu iras plus loin ! ». Moue dubitative mais leçon retenue.

A. Ascensio

A Convenance, « le point plus haut que les 20 m de la vague » était positionné « Destination Pirate » le bus de rétrogaming du Fablab, transformé pour l’occasion en « zone refuge », et d’informations.

Destination Pirate, le bus du Fablab transformé en refuge pour l’occasion
©A. Ascensio

Après s’être désaltérés, les jeunes gens ont recensé leurs compétences. « Un exercice utile pour montrer que tout le monde est …utile », résume un des gars du lab qui encadre l’exercice. Les jeunes gens, invités à réfléchir en mode « débrouille » se sont vus présenter le kit de communication de survie : des objets classiques, comme une lampe frontale ou une boussole mais aussi des objets à l’utilisation détournée, comme des CD, pour réfléchir la lumière et signaler sa présence, ou une loupe pour faire du feu.

Le kit de communication de survie
©A. Ascensio

En même temps, à Marie-Galante, dès le lancement de l’alerte les hackers, présents depuis déjà plusieurs jours pour tout installer, se sont mobilisés. Ils étaient un peu plus d’une quinzaine à plancher sur des objets créés pour l’occasion ou à développer des systèmes d’informations visant à informer, à relayer les informations auprès du grand public, notamment celui des petites îles qui seront vite coupées du monde en cas de problème et devront se débrouiller par elles-mêmes. « On a développé un système d’alerte montante », explique Gaël Musquet. Autrement dit, ils ont pu mettre en place un système de capteurs sismiques, capable de repérer les mouvements du sol et de de transmettre l’alerte, en « cellbroadcast » (des messages d’alertes sur les réseaux cellulaires).

Grâce à une antenne installée sur la terrasse de la villa où s’est posée la petite bande, les signaux radios envoyés par les bateaux qui croisent au large de Marie-Galante, à une centaine de kilomètres à la ronde sont captés. « Dans les mers autour de la Guadeloupe, de nombreux bateaux défilent à toute heure du jour et de la nuit : paquebots, remplis de plusieurs milliers de passagers, pétroliers, porte-container, détaille Gaël Musquet. Un tsunami est capable de tous les emporter ». Pouvoir les identifier, eux, leur cargaison et les localiser permet d’anticiper les dangers et les dégâts qu’ils peuvent tous causer. Même schéma avec les avions : toute la journée, les hackers ont identifié les appareils survolant l’île. L’idée : prévenir et les établir comme relais de l’information.

Autre atelier : le développement d’une application smartphone pour localiser les sites refuges et surtout l’itinéraire le plus court pour les rejoindre depuis son point de départ. De son côté, Gaël Musquet a réussi à hacker les petits messages radios, qui indiquent en temps normal le nom et l’auteur d’une chanson sur les radios musicales. Sur les autoradios des voitures garées dans l’enceinte de la villa, il a diffusé un message d’alerte pour les automobilistes. Une prouesse technique saluée par l’ensemble de la twittosphère.

Enfin, un drone marin a pu prendre la mesure de la profondeur du port, et les variations de celle-ci : on appelle cela de la bathymétrie. « En prime, je mesure avec mon appareil la température de l’eau et la vitesse des courants », explique Gaël Musquet.

Des outils sous-utilisés

Des informations importantes en cas de tsunami, mais aussi, par exemple en cas d’inondations lors d’importantes intempéries. En effet, au-delà de l’enjeu technologique du savoir-faire, ce que veulent les hackers c’est faire prendre conscience que quelques simples citoyens peuvent à eux-seuls aider à la prévention, à la survie et agir en cas de catastrophe. Ils veulent aussi alerter au sujet de la sous-utilisation des outils numériques dans le cadre des exercices déployés par les forces de l’ordre. Mais également, de l’inadéquation, parfois, des exercices à la réalité.

En même temps que Caribe Wave un exercice de prévention contre les tremblements de terre, Richter 2017, porté par l’Europe et à laquelle la France participait, avait lieu. L’opération a fait intervenir des forces des pays européens voisins, mobilisant plus de « 1000 joueurs » sur la zone Antilles-Guyane. « C’est un exercice important, on n’est jamais assez prêt, on s’entraine » avait indiqué le colonel Gilles Bazir, directeur du SDIS Guadeloupe. Un exercice auquel les citoyens pouvaient participer en relayant l’information sur les réseaux sociaux. Mais un exercice surtout fait pour améliorer la coordination des communes (en Guadeloupe 17 communes participaient) et des secours en cas de problème. Chapeauté par la préfecture et les forces de sécurité civile, l’exercice a, par exemple, conduit à faire évacuer l’aéroport. Une bonne chose mais bien incomplète : un séisme en zone caraïbe conduit forcément à une agitation de la mer. « L’aéroport est en zone inondable, relève Gaël Musquet : une fois qu’on a fait sortir les gens, on en fait quoi ? Ils se noient dans la vague qui suit ? ».

Un manque de volonté politique ?

Depuis qu’il travaille sur ces problématiques, il reste sidéré par l’approche des pouvoirs publics, notamment de l’État. « On entend n’importe quoi sur les protocoles d’alertes » s’insurge-t-il. « On entend dire que c’est compliqué, alors que le « cellbroadcast » est un outil simple, peu cher et accessible : la preuve, on l’a fait pour un budget dérisoire [la totalité de l’opération a coûté 35 000 €, NDLR] ». Selon lui, le problème est politique, mais pas technique : le logiciel existe déjà, il  suffirait de contraindre les opérateurs internet à l’utiliser le logiciel par une loi.  « On a bien su le faire pour espionner les gens dans le cadre d’Hadopi ou même dans le cadre de la loi de programmation militaire, mais, pour sauver les gens, personne n’entend sortir le moindre euro le premier ». Un positionnement qui colle avec le militantisme entretenu autour de la neutralité du web et les outils libres. Les données recueillies à chacune des opérations sont d’ailleurs laissées à la disposition de qui voudra bien s’en saisir.

Les organisations professionnelles par exemple pourraient utiliser ces données à leur propres fins. Accompagné par des professionnels du tourisme, la bande de hackers a sollicité les organisations et établissements touristiques autour de leur rapport à la prévention : comment gérer les visiteurs du pays dans lequel une catastrophe se déroule ? Quelles opérations de prévention à ces problèmes ? Sur l’ensemble des établissements sollicités par mail avec un questionnaire, le taux d’ouverture du mail a été de 25%, et une dizaine de réponses est revenue. Certaines portaient des demandes d’informations, un intérêt pour la démarche, mais d’autres un vrai refus du risque. Le journal Libération embarqué avec les hacktivistes toute la semaine, rapporte les réponses déclinées autour de la volonté de ne pas affoler les touristes.

Hackers du monde entier, unissez-vous

Malgré tout, les geeks ne désarment pas. La joyeuse petite bande a déjà des projets. Peut-être pas aussi importants que celui-ci, durant lequel certains ont « perdu quelques années de vie » selon Gaël Musquet, mais sur d’autres points. « Celui des familles installées hors de la zone touchée par exemple, et qu’il faut gérer aussi« , imagine Jean Karinthi, le logisticien et coordinateur du groupe, mais aussi directeur des associations à la mairie de Paris, passionné par la cause des geeks. Dans le futur, il y a le développement de cette association aux ambitions mondiales : HAND, Hackers Against Natural Disasters, une association créée depuis plusieurs mois, « open source, se fondant sur les principes de fluidité, d’ouverture, de partage d’expérience et de savoir-faire du numérique libre et collaboratif ». Son siège est à Paris, et désormais, sa première branche est en Guadeloupe, au Fablab de Jarry. Les prochaines seront un peu partout sur la planète, pour peu que les hackers du monde entier se joignent à la cause. Pour rallier l’association, nul besoin d’être un crack du code et de la programmation informatique, il suffit d’être un peu technophile. « Ce qui fait la figure du hacker, c’est avant tout de penser « solution » sans se laisser submerger par le problème », explique une brochure de HAND. L’objectif : mobiliser les savoirs faire et les compétences pour protéger et agir dans les zones de catastrophes et de tensions. Et les cas d’études et d’actions pourraient être nombreux : les catastrophes naturelles, les guerres, les flux migratoires et leurs conséquences humaines devraient augmenter avec l’intensification du réchauffement climatique. Des théâtres bien tristes pour la technologie qui y jouera néanmoins un rôle fondamental.

Revivez l’opération Caribe Wave de HAND en photos ou bien via leur storify, ici.

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