Emmanuel Macron est décidément un « prototype » politique dans cette campagne, selon l’expression du politologue Alain Duhamel. Sa dernière sortie médiatique, qui est en fait un revirement, sur la vraie nature de la colonisation a permis de le remettre au centre du débat politique alors qu’il commençait à devenir lui aussi inaudible compte tenu de son absence de programme. Mais pas que lui. L’Histoire de France (et les questions en filigrane d’identité et d’avenir commun) aussi se retrouve placée au sommet du débat idéologique de la présidentielle. Le candidat d’En Marche a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », ni plus ni moins.

La déclaration a du poids et vaut son pesant de voix électorales. En effet la question de la colonisation est très présente dans les quartiers populaires (d’après l’historien Benjamin Stora) et elle demeure très clivante politiquement. En faisant cette déclaration, Emmanuel Macron s’est non seulement « recentré à gauche » après avoir beaucoup exploré les territoires de la droite libérale mais il a tenté aussi de casser la dynamique nouvelle du débat présidentiel, qui sous influence de Marine Le Pen et dans les propos de François Fillon prenait le chemin des problèmes de sécurité. Les émeutes dans les banlieues et l’affaire Théo représentent en effet un risque majeur de dérive de cette campagne vers des règlements de compte identitaires sous fond de campagne. Le pari risqué de Macron est de prendre à contrepied ses adversaires de droite et relancer la bataille idéologique en les obligeant à revenir à leurs fondamentaux et à leur critique de ses idées. Etre critiqué c’est exister. Surtout que la gauche de façon générale s’est montrée particulièrement discrète sur l’affaire Théo mais aussi sur les questions de mémoire, d’histoire nationale et de patriotisme. Enfin un autre objectif d’Emmanuel Macron était certainement de mettre son voyage en Algérie en lumière, celui-ci étant passé totalement inaperçu dans les médias.

© Twitter / Emmanuel Macron

Le candidat Macron continue donc à faire parler de lui, mais cette fois-ci avec plus de soufre autour de sa campagne. Sa déclaration suivie d’une autre déclaration ferme diffusée sur internet et dans laquelle il persiste et signe avec un ton et un style très présidentiel, est vite devenue polémique. Il faut dire que d’un point de vue strictement juridique, un crime contre l’humanité c’est très encadré et défini par le droit français et la colonisation n’en fait pour le moment pas parti, contrairement aux génocides, par exemple. La déclaration a provoqué une belle levée de boucliers, surtout à droite. Le coup médiatique a failli devenir un couac politique. Mais le brio du candidat d’En Marche réside justement dans le fait qu’il lance par cette polémique une idée forte dans le débat public tout en s’agrégeant de très nombreux votes des citoyens (généralement abstentionnistes) des différentes « communautés » issues des anciennes colonies françaises. L’idée est que les atrocités et crimes commis lors et pour la colonisation doivent être collectivement reconnus comme tels afin que la France et ses anciennes colonies passe à autre chose plutôt que rester dans l’enlisement actuel autour des guerres de mémoire, les tabous et même la repentance. L’Histoire montre les réalités des crimes commis lors de la colonisation et l’idéologie d’aliénation et parfois d’extermination qu’elle a véhiculé. Le projet général des puissances coloniales était de dominer et d’exploiter à leur profit, les pays colonisés, mais pas d’éliminer sciemment leurs populations de la surface de la Terre, d’autant qu’elles pouvaient leur servir.

© Twitter / Capture d’écran

Il n’en demeure pas moins que l’histoire coloniale dans son ensemble est jalonnée d’épisodes qui méritent largement le qualificatif de crimes barbares. Rappelons le bilan du moment inaugural de la colonisation européenne, la conquête des Amériques par les Espagnols : en un siècle, la population indienne chute d’environ 90% ! Cet effondrement est dû au « choc microbien », bien sûr, aux maladies importées à leur corps défendant par les conquistadors, mais aussi à leurs pratiques : les Espagnols n’avaient d’autres projets pour les populations soumises que de les soumettre à l’esclavage. Nombre d’Indiens, ne pouvant y résister, en sont morts. Dans les années 1880, le roi des Belges Léopold II acquiert le Congo, un domaine d’une surface 80 fois supérieure à la Belgique, et il en laisse l’exploitation économique à des sociétés privées – dites « concessionnaires » – qui ont tout pouvoir pour contraindre les populations à procéder aux récoltes de l’ivoire, d’abord, puis du latex, pour faire le caoutchouc. Leur brutalité dépasse l’entendement. La méthode la plus classique utilisée par les agents de Léopold pour soumettre les villages consiste à couper les mains des récalcitrants. Enfin l’abominable traite et l’horrible esclavage des noirs est intrinsèquement lié à l’œuvre de colonisation et au statut colonial. Les meurtres, sévices et viols ont été innombrables.

Emmanuel Macron agit donc, au-delà des objectifs électoralistes poursuivis et qui font partie du « jeu » de la campagne, en leader national qui, seul, interroge le peuple et crée les conditions d’un débat national. Pari réussi si l’on en juge les sujets diffusés dans la foulée sur le traitement de l’histoire nationale dans les journaux télévisés des chaênes nationales et la presse écrite.

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