François Fillon, candidat de la droite et du centre, a donc décidé de continuer sa campagne. C’était une décision qui n’appartenait qu’à lui en effet car il a été choisi par un électorat de droite (en majorité) pour représenter ses idées et proposer un projet radical de droite aux français au mois de mai. Il avait donc ainsi tout à fait le droit et la légitimité de dire et d’imposer qu’il continue sa campagne. En ajoutant qu’il n’y a pas d’autres candidats de substitution.

En revanche, les observateurs, les médias et les juges ont le droit eux aussi de s’interroger sur la légalité et l’effectivité du travail de l’épouse de François Fillon. La campagne de François Fillon s’était arrêtée nette et avant les révélations du Canard enchaîné. D’abord, parce que l’effet des primaires est de créer un candidat qui gagne sur un projet qui, présenté ensuite à l’ensemble des Français se heurte aux limites du dépassement très difficile à réaliser du seul électorat de droite ou de gauche. Il faut aussi convaincre une partie de l’électorat de l’autre camp et celui des indécis voire des abstentionnistes endurcis.

Par ailleurs, l’objet d’une campagne est de cristalliser un vote large et des électeurs. Or, depuis la fin de la primaire de la droite, le candidat de la droite et du centre dévisse dans les sondages et ne cristallise plus qu’une grande partie de l’électorat de droite. L’électorat modéré a fui vers d’autres cieux. Avec le « pénélopegate » c’est une grande partie de l’électorat d’extrême droite catholique conservatrice que Fillon semblait avoir grapillé au Front national qui a déserté. Suite aux accusations dont il a ensuite été l’objet, François Fillon (qui reste présumé innocent) a choisi de relancer sa campagne après une conférence de presse ou en réalité il s’est adressé au seul peuple français pour proposer une ligne de défense et un projet de rédemption publique. Mais il a échoué dans ces deux tentatives. Selon lui, il a seulement commis une faute morale en employant sa famille car ces pratiques politiques ne correspondent plus aux attentes de l’opinion publique et il s’en est excusé. Ensuite il a prétendu que les juges ne peuvent juger de l’effectivité du travail d’un collaborateur parlementaire sans porter atteinte à la séparation des pouvoirs car seul le parlementaire peut juger de cette effectivité. Cet argument est faux car en réalité le pouvoir judiciaire a tout à fait le droit (voire le devoir) en cas d’ineffectivité du travail soupçonnée, de vérifier s’il s’agit d’un emploi fictif payé par des deniers publics. Son projet de défense est donc mal avisé et probablement voué à l’échec.

© AFP / Jean-François Monier

Quant à sa quête de rédemption publique, elle était vouée à l’échec dès le départ. En effet, François Fillon en décidant d’endosser une tenue spécifique d’homme honnête pour plaire aux français, plein de probité et qui allait demander des sacrifices financiers aux français, en étant en plus l’homme qui avait déclarer que l’Etat était en faillite, ne pouvait aucunement se voir lavé d’une accusation très majoritaire dans l’opinion publique de malhonnêteté, de tromperie sur la personne, et de népotisme. La preuve en est que Marine Le Pen de son côté, est elle aussi touchée par des affaires et n’est pourtant en rien empêchée pour sa campagne tant son parti et la famille Le Pen sont habitués à porter (avec profit) cette image sulfureuse de « hors la loi » et politiquement incorrects. Ainsi, François Fillon autoproclamé candidat de l’intérêt général, voire du salut national, est devenu le candidat de l’intérêt personnel dans l’opinion publique. Dans l’électorat de droite, 65% des sympathisants LR se sont montrés choqués par les six affaires Fillon distinctes (source Libération) et 68% des français souhaitent qu’il retire sa candidature (sondage IFOP/JDD). Dans cette folle présidentielle, tout le monde fait campagne contre le système. Mais François Fillon fait désormais campagne contre le système et contre le peuple. Il s’est visiblement engagé dans une campagne contre l’opinion, contre la justice, contre les médias mais aussi et c’est assez grave, contre son parti ; même si celui-ci a choisi la mort dans l’âme de le soutenir et le suivre dans son choix. En étant maintenu par les républicains qui ont préféré ne pas entrer dans des divisions en choisissant un autre candidat, François Fillon prive les français de débat sur les projets puisque la promotion de son projet est devenue pratiquement invisible tant il est désormais inaudible.

« Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on est pas soi même irréprochable », François Fillon lors d’un discours prononcé en août dernier.

Les conséquences de ce choix ont d’autre part de fortes chances d’être politiquement cataclysmiques. En effet, soit François Fillon gagne et on a un président de la République qui aura un mal fou à mettre en œuvre son programme et qui ne sera jamais une autorité morale avec toutes les conséquences sur le civisme et la qualité de la vie publique que l’on peut imaginer. Soit il perd et il entraîne avec lui fatalement les candidats les républicains aux législatives, dans la défaite et la honte. Cette défaite entraînera une pulvérisation de ce parti politique imposant la disparition de la tradition d’alternance et du fait majoritaire au parlement qui veut que le président élu nomme un gouvernement issu de la majorité et qui gouverne avec cette majorité parlementaire, y compris dans un contexte de cohabitation. Avec pour le moment un parti socialiste qui est absent du deuxième tour de la présidentielle et qui ne constituera donc pas de majorité parlementaire si Benoît Hamon n’est pas élu président, aucun parti dit de gouvernement ne sera majoritaire à l’assemblée.

En l’état actuel des sondages et autres prédictions de vote, ce sont des risques de constitution forcée de majorité de coalition, de composition voire de compromission, qui pèsent sur le vainqueur potentiel du second tour de l’élection présidentielle à l’issue des législatives. Par voie de conséquence, c’est un risque de retour à l’instabilité parlementaire et à l’inaction politique de la IVème République qui du coup apparaît à l’horizon de cette élection présidentielle inédite si aucun des candidats Benoît Hamon ou François Fillon ne gagne la présidentielle, étant les seuls à bénéficier d’une capacité structurelle et institutionnelle à faire élire au niveau national une majorité disciplinée. Cette réalité étant envisagée, ce seront de toutes façons les électeurs qui feront comme il se doit leur choix et qui s’imposera légitimement bien entendu.

© Twitter / Capture d’écran

François Fillon a donc réellement pris en otage son parti, mais au-delà toute la cinquième République. Et cela d’autant plus que l’on sait que deux-cent parlementaires avait déjà acceptés son éventuel remplacement par François Baroin. Une solution évacuée par l‘argument et le poids de l’élection primaire : on ne revient pas sur le choix de plusieurs millions de français et surtout sur les sommes récoltés lors de cette élection (16 millions) et entièrement affectés au candidat Fillon. Dès lors nous assistons à une campagne impossible du candidat très chrétien les républicains sur le terrain, ou même en allant à La Réunion, à des milliers de kilomètres du territoire hexagonal, il se retrouve accueilli par des opposants bruyants et surtout en pleine messe sermonné par un rappel à l’évangile lapidaire : « Accorde-toi vite avec ton adversaire pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge et qu’on ne te jette en prison. Amen je te le dis, tu ne t’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou. » Surréaliste !

François Fillon avait dit il y a plusieurs mois : « il ne sert à rien de parler d’autorité quand on est pas soi même irréprochable. » Force est de constater qu’il ne pensait pas une once de ce qu’il disait alors.

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