Le populisme fait partie de ces notions sur lesquelles les politistes s’affrontent à coups d’articles et de conférences. Nous n’allons pas ici prendre part à ce débat mais partir d’une définition qui approche l’unanimité. « Le populisme est l’art de s’exprimer et de chercher la conquête du pouvoir au nom du peuple ou dans son intérêt. »

Dans la campagne actuelle pour l’élection présidentielle française, mais également dans la plupart des démocraties occidentales, des candidats populistes agrègent de plus en plus d’électeurs, de militants et engrangent plus ou moins de succès. Qu’il s’agisse d’Alexis Tsipras en Grèce, de Donald Trump aux Etats-Unis, de Jeremy Corbyn en Angleterre ou d’Emmanuel Macron en France, les leaders populistes ont la caractéristique commune de s’exprimer hors de toute orthodoxie voire organisation partisane, avec une idéologie plus ou moins vague et de s’appuyer sur des mouvements, qui en majorité font la promotion de nouvelles formes de démocratie participative ou de participation collective.

En France, aucun mouvement politique ne s’est jamais revendiqué du populisme. Il faut dire que le terme est considéré comme négatif voire une insulte. Le philosophe Jacques Rancière considère que les adversaires du populisme tentent « d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse » afin « d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. »

Ailleurs, ce mot renvoie à des expériences très diverses. Selon l’essayiste Eric Dupin, le populisme américain de la fin du XIXe siècle a pu être qualifié, par Serge Halimi, de phénomène « à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré par un programme de transformation économique ambitieux et précis. » Le populisme russe des années 1850-1880 animait, quant à lui, de jeunes intellectuels anti-tsaristes allant, sans beaucoup de succès, à la rencontre de la paysannerie. Plus près de nous, le populisme argentin du mythique couple au pouvoir Peron au XXème siècle reste jusqu’à nos jours une référence pour ce type de pratique politique.

Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les mouvements nationalistes (qui sont souvent très partisans) qui connaissent le plus de succès de nos jours mais les leaders populistes. Ceux-ci ne pratiquent pas d’orthodoxie idéologique mais plutôt l’art de l’opportunisme politique consistant juste à se faire les porte-paroles du peuple en colère ou en souffrance et à proposer plus des contestations que des solutions et des solutions souvent démagogiques ou radicales. Les leaders néo-populistes ont réussi la révolution de s’approprier également les codes et outils de la démocratie participative, souvent numériques. En France, on le voit, des milliers de citoyens s’emparent du débat public et consacrent une partie de leur temps à travailler dans de multiples ateliers sur des thématiques sociétales et économiques, à partager des opinions et des éléments de langage sur les réseaux sociaux, et à promouvoir les qualités de leur leader respectif.

Trois candidats sont, eu égard à leur méthode de campagne et discours, résolument populistes dans cette campagne présidentielle et non-obstant leur désir d’échapper à cette étiquette plutôt considérée (à tort) comme négative. Leur volonté d’agir en tribune, de générer une adhésion plus quantitative que qualitative, plus émotionnelle que rationnelle, et d’être mi-idole, mi-gourou politique en termes de communication de masse, les amènent naturellement à faire appel au soutien populaire plus qu’à un soutien partisan dans leur dynamique de campagne. C’est bien une adhésion populaire qui marque la force des meetings de ces candidats, et bien une ferveur populaire qui mobilise des centaines d’internautes militants sur les réseaux sociaux dans des trolls incessants et des échanges de critiques systématiques. La méthode populiste passe par ailleurs, à gauche, par le refus de substituer le peuple aux appareils de partis et au processus électoral des primaires ouvertes ou pas.

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Jean-Luc Mélenchon en mettant en place son mouvement «La France insoumise» s’est ainsi soustrait à l’héritage institutionnel de la gauche radicale, parce qu’il analyse les conséquences du néo-libéralisme comme des solvants du clivage gauche-droite. Authentiquement « populiste de gauche », cette stratégie additionnée aux difficultés du Parti Socialiste ouvre un espace politique et électoral réel au candidat Mélenchon malgré le sauvetage in extrémis du parti socialiste par un vote plébiscite en faveur de Benoît Hamon, le nouveau leader controversé du parti à la rose très occupé a rassembler son parti.

© Capture d’écran / Twitter / En Marche

Emmanuel Macron, lui, semble chercher l’élévation politique du peuple français. « Le populiste joyeux » comme l’a qualifié un hebdomadaire allemand, mène une campagne populiste « élitaire » et apartisane à partir du centre-gauche idéologique pour une conversion de la France à l’évolution de l’économie capitaliste et son intégration définitive dans le libéralisme européen. C’est un populisme fourre-tout ou l’on retrouve aussi bien le modernisme des méthodes de communication de l’ère Obama à la maison blanche, que le fonctionnement d’une relative démocratie participative avec son mouvement « En Marche », que la promotion d’un patriotisme républicain avec la ré-appropriation du tryptique liberté, égalité, fraternité, que l’exaltation d’une histoire libertaire et intellectuelle de la France et de ses valeurs d’hier et de demain. Le programme n’étant clairement pas, pour le moment en tout cas, une priorité pour ce candidat central et « hors système ».

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Marine Le Pen préempte à droite une contestation populiste mais semi partisane, avec un nationalisme à la fois effilé et élagué, mêlant thèmes identitaires et sociaux, souverainistes et anti mondialistes très appuyés. Son slogan « au nom du peuple » est à lui seul un manifeste pour la méthode populiste.

Le peuple est le véritable cœur de cible de ces trois candidats qui ne s’adressent à aucune catégorie de la population mais à un peuple tout entier dont ils veulent récupérer la colère et le désir de changement pressenti. D’ailleurs 69% du peuple refuse désormais aux partis traditionnels le droit de véhiculer leurs idées et de les représenter. A Lyon qui a reçu dimanche l’affrontement des meetings des trois candidats, une foule considérable pour Macron et Mélenchon et moindre pour Le Pen a témoigné du saisissant engouement populaire pour leur campagne. La question qui se pose donc en ce début de campagne active des candidats est la suivante : le peuple va t-il participer de façon historique au premier tour de l’élection présidentielle ? La réponse dépendra de la qualité du fond, au delà de la forme déjà victorieuse, de la campagne des candidats néo-populistes.