A quelques jours de la fin du Carnaval, retour sur la thématique initiée par les gwoup a pô pour cette édition 2017 : le cinquantenaire des événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre.

Conformément à leur habitude de dénonciations de certaines situations, de revendication et de volonté d’éveil des consciences autour de thématiques globales, cette année, les gwoup a pô, ces groupes de Carnaval qui tirent leur nom du tambour tendu de peau de chèvre ont déboulé sous le prisme de la commémoration de mai 1967.

Mai 1967, une date encore peu connue en métropole mais qui résonne douloureusement sur les terres guadeloupéennes. L’affaire commence en mars 1967, par une insulte raciste entre deux commerçants l’un blanc, l’autre noir, à Basse-Terre, qui déclenche une grève en mars. Quelques semaines plus tard, les ouvriers du bâtiment se mettent à leur tour en grève pour réclamer des hausses de salaires. « Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail. » Cette phrase, attribuée au patron des patrons de l’époque, Georges Brizard aura été le coup d’envoi des émeutes, fortement réprimées par les forces de l’ordre de l’époque. Le bilan, personne ne le connait vraiment. La version officielle parle de moins d’une dizaine de morts, la vérité serait plus proche de 80.

En 2016, un rapport de l’historien Benjamin Stora, dirigeant une commission indépendante s’est dit incapable de prouver un nombre de morts supérieur à huit.

Alors, cinquante ans plus tard, les groupes à peaux ont décidé de rappeler à la Guadeloupe ce morceau d’histoire. « Nous avons voulu mobiliser autour de ce thème-là, indique Moïse Mayoute, le président du groupe Akiyo, à l’origine du mouvement de commémoration. Nous avons voulu montrer les répercussions que cela a eu, et que cela a encore, 50 ans plus tard. »

Lyannaj pou mé 67

Alors, Akiyo a demandé aux autres groupes à pô de se joindre à eux. Quatorze ont répondu présent : Nasyon a Nèg Mawon, Mangrov-la, Mas Ka Klé, Mas An Nou, Mas a Wobe, Le Point d’interrogation, Ti Kanno, Restan La, Voukoum, 50/50, M’kaboule, Radical Mas, Konnt Gout.

©DR

« Nous avons voulu faire émerger une conscience de notre pour s’en enrichir, pour mieux la connaître et mieux la vivre », explique Kelly Bahija, a été responsable du projet pour Nasyon a Nèg Mawon, avec Ninette Hubert.

Kelly Bahija de Nayson a Neg Mawon, au local.
© A. Ascensio

Alors chaque groupe a monté des actions, déboulé avec des costumes rappelant l’événement, dans l’optique de faire passer le message. Pour son déboulé, Nasyon a costumé ses membres permanents des commissions en force de l’ordre de l’époque avec des visages peints en blanc, des képis rouges et des écharpes tricolores d’élus. « Nous avons même « grimé » un camion en char, avec du tissu camouflage militaire », racontent les deux femmes. Enfin la population guadeloupéenne était incarnée par les autres membres du groupe dont le visage peint en tête de mort symbolisait les victimes.

Le déboulé de Nasyon a Neg Mawon
©Vadji Therasse (Nasyon)

De déboulé en déboulé, les groupes se sont transmis une banderole (voir image plus haut). Un livre de pétitions demandant la déclassification des archives de la République sur l’événement est aussi passé de main en main, de groupe en groupe. Le livre, qui doit circuler dans les mois à venir dans toutes les communes de Guadeloupe pourra être consultable par le public et signé.

Enfin, chaque groupe a pu monter des actions, par exemple des conférences où sont intervenus des sociologues, des témoins de l’époque, des rescapés, des psychologues même. « On sous-estime l’impact psychologique de tels événements sur les foules », souligne Moïse Mayoute. En effet, la peur produite par la forte répression a tendance à stopper la circulation de l’information, les récits et encore les échanges autour d’un sujet. D’où la dénonciation du silence durant toutes ces années autour de Mai 1967. Certains groupes ont préféré monter des petites pièces de théâtre, des saynètes, des mises en scènes de textes comme Mas Ka Klé, ou même Nasyon qui est parti monter une scène à Marie-Galante, pour faire vivre la parole et la porter loin.

Exposition affichée au local de Nasyon
©A. Ascensio

 

©Ti Kanno

Et puis il y a eu aussi le concert d’Akiyo, quelques jours avant le début des jours gras, à Lakasa à Baie-Mahault. Un concert donné pour mettre un point d’orgue musical à la commémoration d’événements tragiques. « Nous dénonçons mais d’un autre côté, nous créons », explique Moïse Mayoute, en rappelant que le groupe entend donner du sens aux choses, créer du lien social avec la mise en place de formation au BAFA par exemple, ou encore sur la fabrication du ka, le tambour traditionnel. Sur le volet des commémorations, les groupes ont déployé toute leur énergie pour faire revivre ces moments. Le public s’est trouvé plutôt réceptif, souvent ému à la fin des réunions qui ont fait témoigner des survivants, des rescapés ou les enfants de ceux qui sont morts.

Derniers déboulés sous le drapeau du souvenir

Dimanche soir, Akiyo, qui a récupéré la banderole l’a transmise symboliquement aux groupes de Carnaval de la diaspora qui se feront les porte-paroles de l’histoire dans la capitale, encore toute chamboulée par les paroles d’Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle sur la « colonisation, crime contre l’humanité. » Des mots, qui pour les groupes à po tombent pic et viennent donner de la résonance à leur combat. Reste à voir la réponse que la République apportera aux questions que lui soumettent cette année les groupes de carnaval.