Nos Outre-mer ont des talents… que l’on peine parfois à débusquer. Et depuis plus d’un an, Yasmyn Camier s’est donné la mission de les révéler au grand jour. Cette jeune Guadeloupéenne a fondé le site Talan An Nou qui met en avant les modèles de réussite de nos territoires à travers des portraits et des événements. 

Si l’on pouvait résumer le parcours de Yasmyn Camier en un mantra, cette citation de Maya Angelou serait idéale : « Si tu essaies toujours d’être normal, tu ne sauras jamais à quel point tu peux être extraordinaire. » La Guadeloupéenne de 29 ans a lancé en octobre 2015, Talan An Nou, « une plateforme Internet qui présente les talents méconnus ou non reconnus de la Guadeloupe. » Enfin, maintenant aussi ceux de la Martinique et Haïti. Pourtant, Yasmyn était loin d’être destinée à faire rayonner les role model (personnes exemplaires) de chez elle sur les réseaux sociaux.

https://twitter.com/TalanAnNou/status/814153854841393153

C’est in extremis avant son départ pour la Guadeloupe que la jeune femme nous conte son histoire dans un café, près de la place de la Bastille. Yasmyn est née en Guadeloupe et y a grandi sous la bienveillance de sa grand-mère. À 18 ans, elle s’envole vers l’Hexagone pour poursuivre ses études… et par la même occasion, rejoindre sa mère qui y vit depuis plusieurs années. « J’étais subjuguée par le métier de médecin à l’époque », raconte-t-elle, nostalgique. Une première année de médecine redoublée et trois années d’études dentaires plus tard, Yasmyn décide de tout arrêter. Une décision lourde de conséquences sur son moral. La jeune femme fait une dépression et prend une vingtaine de kilos. « Ma famille ne comprenait pas. Je m’en voulais. Je me suis enfermée chez moi et je ne voulais plus voir personne. »

Bienvenue à Montréal

C’est en traversant l’Atlantique que Yasmyn prend un nouveau départ à l’horizon 2010. Après l’obtention d’une licence en biologie et environnement à distance, elle décide de partir faire son master à Montréal sur les conseils d’une enseignante québécoise. Elle intègre le cursus de Sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Ça a été la croix et la bannière pour arriver là-bas. J’ai découvert les tracas administratifs auxquels sont confrontés les immigrés. » Justifier ses faits et gestes, posséder 11 000 dollars sur ses comptes en banque… Des obstacles qui n’ont pas arrêté la jeune femme issue d’une famille modeste.

Yasmyn se plaît à Montréal et s’engage pour la jeunesse. « Je pense que c’est quand on est loin de chez soi, qu’on réalise la valeur de son pays, de sa culture. » Lorsqu’on lui demande « Where are you from ? », elle se fait un plaisir de parler de la Guadeloupe et de faire briller sa culture pour laquelle elle a toujours nourri un profond amour. « J’ai toujours beaucoup aimé B. World Connection avec Brother Jimmy. C’est une émission qui m’a apporté énormément de conscience et d’éveil. » Elle s’implique dans l’organisation Give1Project de Thione Niang. Elle se rend à New-York dans le cadre de collaborations avec les États-Unis et participe à des événements sur les Afro-descendants. Mais ses études touchant à leurs fins, la jeune femme reprend la direction de la France.

Il n’existe pas qu’une voie vers la réussite

Durant sa dépression, Yasmyn a trouvé refuge sur Internet. Une fenêtre sur le monde qu’elle n’ose plus affronter mais qui lui permet de continuer à s’informer. Elle fait la rencontre de ses mentors spirituels : Tyler Perry et Oprah Winfrey. Elle se sensibilise au développement personnel. « J’ai toujours été en guerre avec moi-même, surtout durant l’adolescence. » L’un des bienfaits de son voyage au Canada sera d’apprendre à se connaître. En voyageant seule, elle apprend à apprécier sa compagnie. Une chose qu’elle conseille à ceux qui souhaitent travailleur sur eux-mêmes. « J’ai compris que le monde serait à moi, à condition que je m’accepte », développe-t-elle. En Amérique, elle expérimente les concepts de « leadership », « empowerment », « black power ».

Des notions qui lui permettront de faire face à la réalité morose qui l’attend à Paris. « Vous n’avez pas assez d’expérience. Vous n’êtes pas diplômée d’une école d’ingénieurs. Vous êtes trop jeune », s’entend-elle dire au fil de ses entretiens d’embauche. Yasmyn enchaîne les petits boulots et les missions. « À un moment, je me suis dit : sois tu restes là à attendre le job parfait, sois tu fais quelque chose. » Puis soudain, elle est démarchée pour en emploi dans le marketing en technologie de l’information. Elle est depuis consultante en management IT dans le secteur bancaire. Une expérience enrichissante qui lui plaît globalement, mais qui ne la passionne pas autant que Talan An Nou, reconnaît-elle.

Talan An Nou a aussi pour but de motiver et inspirer les visiteurs à développer leur leadership.

« Je me suis toujours sentie dans l’échec, car on ne nous apprend pas qu’il n’y a pas qu’un seul chemin pour trouver sa voie », déplore Yasmyn Camier. Aujourd’hui, elle continue de se construire et flirte en attendant avec tous les domaines qui la stimulent. Une multipotentialité qui est souvent incomprise par ses proches et difficile à brider. « Si je m’écoute, tous les jours je travaillerai sur Talan An Nou. Les idées fusent si naturellement. »

Porte-voix des talents des Antilles

Talan An Nou, son deuxième bébé, dont la jeune maman est si fière. Au départ, Yasmyn Camier avait songé en faire un livre, avant d’opter pour un site web. Autodidacte, elle a mené à bien son projet seule de A à Z, appris à coder. Fort de 7 500 visiteurs uniques, Talan An Nou possède de nombreux buts, selon sa créatrice. Celui de valoriser les talents de chez nous, mais aussi de motiver et inspirer les visiteurs à développer leur leadership (« à être le leader de sa propre vie »). Elle souhaite inciter les internautes à développer leur confiance en soi et à construire leur identité pensive, « parce que j’ai le sentiment que chez nous, on ne s’aime pas assez. » Pourquoi ? Elle songe à une réflexion que la sociologue guadeloupéenne Patricia Braflan-Trobo avait émise lors de sa première conférence-débat sur « l’estime de soi, levier de réussite » : « nous ne sommes pas encore dans une idéologie de reconstruction post-esclavagiste. Nous n’avons pas encore digéré notre histoire ».

 

 

Au-delà des portraits qu’elle met en ligne sur son site, Yasmyn a lancé des actions. Elle organise sa seconde conférence-débat, participe à des interventions dans des établissements scolaires – notamment sur l’invitation de Cyndia Portecop, professeur d’espagnol au Lycée Yves Leborgne dans la commune de  Sainte-Anne en Guadeloupe. Et depuis décembre 2016, Talan An Nou s’est ouvert à Haïti et la Martinique. « Je tenais à ce qu’il y ait un représentant présent sur place dans chacune des îles », ajoute-t-elle. Et lorsqu’on lui demande si demain, elle serait prête à vivre de son site web, Yasmyn Camier est loin d’y être opposée. À vrai dire, elle a déjà discuté avec des Antillaises qui sont passionnées par leur business et dont elle admire le travail, comme Doris Nol, Malika Jean-François, Axelle Kaulanjan ou encore, Madly Schenin-King.

L’importance de l’estime de soi

Ça marche dans les deux sens. À vous de choisir! #motivation #inspiration #talanannou

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Entreprendre en tant que femme, ce n’est pas toujours facile. « Je ne suis pas toujours prise au sérieux. En plus, je suis jeune. Parfois je sens que mon interlocuteur installe une distance entre lui et moi. » Pour Yasmyn Camier, le tout est de se montrer patiente et persévérante. Et comme dit Myleik Teele, la fondatrice de curlBox : « non, ne veut pas dire non mais pas encore ».

Le 1er février prochain, la jeune femme organise sa 2e conférence-débat. Elle investit le Centre Culturel de Sonis en Guadeloupe dans le cadre d’une conférence-débat sur le thème de « L’estime de soi, pour entreprendre dans la vie ». « J’avais la volonté de faire un autre débat sur l’estime de soi ». Dans cette nouvelle édition, ce sera l’estime de soi, pour entreprendre dans la vie, car « nous sommes constamment dans l’action, nous entreprenons tous. « Je veux créer un espace de débat dans lequel tout le monde se sentira à son aise ». Elle travaille avec des entrepreneurs locaux tels que Gwladys Daulcle de BB Bokit et Dimitri Filomin, le fondateur de La Salad’air.

 

Yasmyn Camier espère pouvoir aller plus loin et organiser des événements ouverts à tous les Afro-descendants. « On verra comment les choses évoluent et si l’on peut créer un beau lyannaj. » Et qui sait, d’ici quelques années, Talan An Nou pourrait soutenir davantage les talents de la Caraïbe, en devenant un mécène et en offrant des bourses. Parce que la réussite doit être accessible à tous.

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