La lutte contre la corruption politique devrait s’étendre à une lutte pour la déontologie politique. C’est l’un des enseignements que l’on peut tirer de l’invraisemblable « pénélopegate » qui plonge la droite dans une douche froide aux allures de requiem médiatique pour son candidat François Fillon.

Outre le montant astronomique des sommes qui auraient été perçues par son épouse en qualité d’assistante parlementaire du dit candidat, chaque citoyen doit s’interroger sur une pratique certes légale mais plus que douteuse permettant à un député de faire travailler son épouse pour lui et de permettre ainsi au foyer conjugal de bénéficier de subsides conséquents payés par le contribuable. On ne peut prétendre traiter  de la vie politique aujourd’hui sans aborder hélas cette question.

Sous ce vocable de corruption, se cachent en réalité des pratiques hétérogènes conduisant à mêler cas d’enrichissement personnel et activités de financement illicite des campagnes électorales ou des partis politiques. Depuis des années des « affaires » impliquant des élus à différents niveaux de responsabilité et d’appartenance politique se sont multipliées de manière exponentielle et ont pris une visibilité médiatique inédite. Ce regain de la corruption auquel s’attaque depuis quelques années des partisans de la moralisation de la vie publique tient sans doute à l’interaction et l’interdépendance de l’action politique et de l’action économique et sociale. La fonction d’élu est devenu le métier d’élu, et une bonne partie des membres des partis est constituée de collaborateurs d’élus et qui vivent d’une activité politique par essence aléatoire et en théorie temporaire.

Depuis les révélations du journal satirique le Canard Enchaîné sur les revenus exorbitants et probabilité d’emploi fictif de l’épouse du candidat Fillon : Pénélope Fillon, ainsi que le déclenchement d’une procédure judiciaire d’urgence à son encontre, la campagne vient de connaître un tournant décisif en ce que le favori qui prêchait l’honnêteté et l’austérité devient suspect de ne pratiquer en réalité ni l’une ni l’autre. Une affaire qui pourrait en cacher une autre puisque le journal du dimanche affirme que Fillon aurait perçu des chèques entre 2005 et 2007 pour des sommes réservées à la rémunération des assistants parlementaires (du Sénat en l’espèce).

© Alexis Réau

L’impact sur l’image soigneusement valorisée d’homme de foi, chrétien, intègre et rigoureux de François Fillon est considérable. En moins d’une semaine, celui qui incarnait déjà le prochain président et qui avait même déjà son ministre des affaires étrangères en fonction (Bruno Le Maire) s’est retrouvé ringardisé par son propre camp, stigmatisé par ses ennemis de gauche, et brutalisé par la terrible inquisition journalistique qui l’a livré presque de façon jubilatoire au bucher ardent de l’opinion publique française. Un scandale de plus, inattendu et explosif qui vient s’ajouter aux nombreux coups de théâtre et coups de force d’une élection présidentielle décidement hors normes. Le candidat s’en sortira t’il ? La droite française s’en remettra t’elle ?

Depuis le quinquennat Hollande, les choses se sont aggravées considérablement dans l’esprit des citoyens. Malgré une activité pourtant réelle et volontaire, le gouvernement a pour beaucoup failli et la popularité du président de la République a été si basse qu’elle a probablement durablement affaibli le poids institutionnel et symbolique de la présidence, clé de voûte du régime constitutionnel et politique français. On ne peut que constater que le citoyen est confronté à un immense malaise civique devenu récurrent et lié à la certitude de plus en plus forte que l’Etat et les institutions sont devenus impuissants à le protéger contre la corruption des élites, les vicissitudes de la mondialisation, les affres de la crise économique, du terrorisme et de l’incivisme généralisé.

Plus grave encore, le populisme sous toutes ses formes : nationaliste, gauchiste, progressiste serait, d’après les sondages, le remède pire que le mal, et qui sous couvert de nouveauté de l’offre politique, mettrait enfin un terme à l’hémorragie de scandales politico-financiers, de surenchères idéologiques, de cloisonnement partisans tout en immunisant contre le cancer de l’impuissance politique. La crainte de voir un peu plus la France s’enfoncer dans le déclin, la misère et l’austérité se cache sous chaque bulletin de vote.

Il faut dire que la crise économique a eu cet effet nouveau de conduire dans certains pays d’Europe à des désagrégations de système partisans et de gouvernement plus qu’à des remaniements ou à des recompositions (en Grèce, en Italie, en Espagne…). Cela signifie que l’alternance n’est plus le remède générique pour soigner l’échec politique, il y’a aussi l’alternative. Et ce fait éclaire la bonne santé politique actuelle de ceux qui se situent dans cette démarche : les extrêmes et le centre (représentés par Le Pen, Macron, et Mélenchon). Une forme revitalisée par des manifestations publiques très médiatisées et réussies pour les extrêmes de gauche et de droite, et surtout pour l’OPNI Macron.

L’affaire Fillon est très grave en ce qu’elle dynamite son image patiemment établie dans l’opinion publique d’une figure de probité telle que l’on n’en avait pas vu depuis Lionel Jospin. Une figure qui redonnait espoir à beaucoup, et au delà des propositions politiques du candidat de la droite et du centre. Les conséquences risquent d’être irréversibles et pas que pour ce candidat ou la droite mais pour l’ensemble des élites politiques françaises. Et malgré l’unité de Les républicains derrière leur candidat, le maintien ou pas de la candidature de François Fillon n’y changera rien, le mal est fait avec cette affaire inédite dans une campagne présidentielle (commencée). Ce qu’il importe de savoir désormais, c’est si le vase de la colère va déborder avec cette goutte d’eau venue d’un ciel politique bien couvert et nuageux.