L’apparition en France de lois mémorielles a suscité un débat entre les historiens, soucieux de défendre leur liberté de recherche, et les politiques, préoccupés par la promotion opportune de la mémoire. Le politique, tenu de répondre aux exigences du temps se trouve soudainement, voire brutalement confronté à une demande sociale et citoyenne mêlée de mémoire, de réhabilitation, de réappropriation et même…d’exploitation économique d’une Histoire, nationale ou locale, d’une partie de la population.

Une Histoire qui pourtant serait universelle et collective en même temps. On le voit, l’enjeu n’est pas mince. Comment le politique peut-il dès lors légiférer à partir de cette exigence de mémoire ? Cette interrogation est en cette période délicate et agitée de campagne présidentielle, au cœur de l’action de grève de la faim entamée par Serge Romana contre un amendement du sénateur socialiste guadeloupéen Félix Desplan. Le Mercredi 11 janvier 2017, le sénateur Desplan avait en effet déposé auprès de la Commission des lois du Sénat un amendement de suppression de l’article 20A du projet de loi Égalité réelle outre-mer. Finalement, ce mercredi, les sénateurs ont réintégré l’article 20A dans la loi et donc implicitement entériner l’existence des deux dates de commémoration, à savoir les 10 et 23 mai. Le 23 mai sera donc la journée des « victimes de l’esclavage colonial » et par conséquent, un futur levier symbolique pour soutenir les actions demandant réparation du crime de l’esclavage.

Les demandes mémorielles, lorsqu’elles sont adossées à un passé réel, mettent toujours en cause le récit national, en même temps qu’elles s’inscrivent dans un paysage géopolitique et local qui déborde le cadre de l’État-nation. Dans le passé, la nation française faisait l’histoire, en oubliant ses torts, et l’école républicaine intégrait tous les enfants dans le récit national. Aujourd’hui, la nation est mise en cause au fil de débats qui en débordent le cadre classique, et la République peine à intégrer tous les individus au sein d’une communauté égale, solidaire, et cimentée par un seul et même récit historique. C’est toute la problématique qui oppose l’historien militant Serge Romana et le sénateur socialiste Félix Desplan, et à travers eux des associations et organisations de la diaspora noire française. Et cette problématique tourne autour de la question centrale du droit à réparation des crimes des esclavagistes et de l’Etat de l’époque colonial jugé esclavagiste. Ce débat mérite d’être éclairé.

La question de la réparation reste centrale pour beaucoup d’antillo-guyanais

D’abord, il faut savoir qu’il y a effectivement eu des précédents de réparation pour le préjudice subi en raison de crimes pour l’humanité, mais aussi en France pour compenser la perte de revenus que représentaient les esclaves pour les colons après l’abolition. La réparation a pour but de rétablir la justice et de remettre les choses en leur état initial. Dans le cadre de l’esclavage, la réparation devrait donc rétablir la situation telle qu’elle était avant, ce qui impliquerait notamment le retour des descendants d’esclave en Afrique. Oui c’est Impossible dans ce cas. L’indemnisation est une notion encore plus juridique : il s’agit de verser une somme d’argent en contrepartie d’une perte vécue à cause d’un tiers, d’un préjudice généré, et/ou en réparation partielle d’un dommage subi. Pour l’obtenir il faut évaluer le préjudice, or avec l’esclavage, il s’agit d’évaluer la souffrance, les pertes, et les douleurs des descendants de ceux qui ont souffert de l’esclavage. Là aussi, la tâche est impossible. Et de plus, cet argent public serait donc payé par les contribuables d’Outre-mer comme ceux de l’hexagone. C’est contradictoire !

Enfin, il y a la compensation, qui ne se résume pas forcément d’ailleurs à une indemnisation financière. La notion est plus politique : elle consiste à octroyer ce qui devrait permettre de « passer l’éponge » sans forcément remettre les choses en l’état. C’est la voie choisie par exemple par Christiane Taubira lorsqu’elle propose de donner des terres à une partie des descendants d’esclaves. La compensation reste une option politique plus consensuelle et plus pragmatique : donc possible… En tout état de cause, quelque soit le terme utilisé, le but recherché est de manifester une volonté, celle de mettre à la fois l’Etat républicain et la nation face à une partie de son histoire peu glorieuse et face à une question à résoudre : jusqu’à quand et jusqu’à qui est on responsable de ses actes et en particulier de ses crimes ? Oui, il faut améliorer l’enseignement de l’histoire nationale et ne surtout pas en voiler les faces les plus obscures. Plus que de la repentance, il y a besoin de reconnaissance et de réconciliation. Mais la question de la réparation reste centrale pour beaucoup d’antillo-guyanais.

Dès lors, comment apprécier la valeur pécuniaire correspondante à ce préjudice sans tomber dans une fange matérialiste qui aurait pour but de compenser ce qui ne peut l’être : la mémoire de la souffrance ? Impossible… Dès lors la valeur de la réparation ne peut être pour l’Etat que symbolique. Et « le symbolique », ça ne mobilise plus les politiques de nos jours. Le silence embarrassé de la plupart de nos élus (nationaux et locaux) est d’ailleurs édifiant à cet égard. Pour eux, la politique est tournée vers l’avenir. La mémoire tournée vers le passé. Il y a en outre à travers ce nouveau conflit mémoriel, un manque manifeste de synergie et des divergences profondes d’intérêts entre société civile, lobbys associatifs antillo-guyanais, syndicats, citoyens, électeurs et élus d’Outre-mer qui constituent en réalité le cœur de la faiblesse de toutes formes de revendications fortes, présentes et à venir. Tel est le cas de l’exigence d’évolution statutaire par exemple. En réalité, au-delà de la réponse à la question de savoir si un tel droit à réparation existe (et qui est par essence juridique et donc source de multiples interprétations), il y a en réalité en filigrane derrière cette demande de réparation ; la question plus que jamais irrésolue et lancinante de la perception collective et commune de ce que nous fûmes et de ce que nous voudrions résolument devenir ensemble au sein de cette république française.