Déterminée, créative, talentueuse… Les éloges ne tarissent pas quand Mapy frotte les cordes de son violon. Cette artiste réunionnaise surprend avec ses reprises originales de tubes de soca, reggae/dancehall et hip-hop. Des choix qui n’ont pas toujours été faciles à défendre et assumer. Mais peu importe, aujourd’hui la violoniste est libre. Libre de s’exprimer et d’explorer toutes les possibilités que lui offre cet instrument loin de se cantonner à la musique classique. Rencontre autour d’un chocolat chaud avec une virtuose du violon, dans un restaurant parisien.

Mediaphore : Bonsoir Mapy ! Depuis combien de temps, faites-vous du violon ?  

Mapy : J’ai commencé le violon à l’âge de 6 ans dans un Conservatoire situé en région parisienne. Après avoir eu mon diplôme j’ai commencé ma carrière dans le milieu dit “classique”… Ce qui ne me convenait pas forcément. Ensuite je me suis dirigée un peu plus vers la pop, ce qui m’a conduit à faire des prestations télévisées, dans des émissions françaises comme Star Academy. J’ai accompagné des artistes français et internationaux comme Christophe Mae, Florent Pagny ou encore Kylie Minogue. Durant cette période, j’étais également professeur de violon et de solfège en France, puis ensuite en Guadeloupe. J’ai travaillé dans 3 écoles de musique là-bas, notamment au Raizet et au Lamentin. J’y ai vécu un peu plus d’un an, c’est une île que j’ai beaucoup aimée. Par la suite, je suis revenue m’installer à Paris et pendant 3 ans je n’ai pas fait de musique, car j’avais changé d’emploi et pour d’autres raisons personnelles. Ça a vraiment été une période très difficile. Quand on est artiste ou musicien, ça vous détruit de ne plus retoucher à la musique aussi longtemps. Un jour, j’ai fini par craquer alors j’ai tout abandonné, lâché mon travail et décidé de reprendre la musique. Et c’est comme ça que j’ai commencé les prestations que je fais actuellement et j’ai décidé de créer quelque chose que j’aimais vraiment, un concept qui me plaisait. Auparavant, dans le milieu classique, en France, je n’étais pas spécialement acceptée par rapport à d’autres violonistes, même si j’avais les mêmes diplômes et un parcours similaire. J’étais perçue différemment et puis j’avais mon propre style. Je voulais rester moi-même, pas forcément me calquer sur la personnalité d’autres musiciens classiques. Donc j’ai commencé à faire des performances plutôt orientées hip-hop et reggae dancehall, j’ai fait un peu d’électro, et après je suis mise aussi à la soca. J’avais envie de jouer des musiques que j’écoute et que j’aime. Des musiques qui me font du bien et qui, je trouve, mettent les gens de bonne humeur. C’est tout ce que je veux, jouer des morceaux qui rendent les gens heureux, sans prétention. Aujourd’hui, j’ai pu petit à petit construire et présenter mon projet. Là je reviens d’un séjour de 3 mois à New York. J’ai commencé à travailler avec une équipe là-bas qui s’occupe maintenant de mon management. Nous allons mettre en place un show et préparer des projets pour 2017.

 

 

Mediaphore : C’est donc une grande histoire d’amour entre le violon et vous ?

Mapy : Pour tout vous dire, au départ je n’avais pas choisi de faire du violon mais du piano. J’ai suivi une première année de solfège au Conservatoire quand j’avais 5 ans. À la fin de celle-ci, les professeurs du Conservatoire vous demandent quel est l’instrument que vous voulez étudier pendant votre cursus. Et j’avais demandé le piano ou la guitare ! J’adorais le piano, parce que nous en avions un à la maison et que j’apprenais à en jouer à l’oreille. La guitare, je trouvais ça cool ! En plus la guitare, on peut en jouer seul, chanter, entre amis. Le piano et la guitare sont deux instruments polyphoniques. Ils se suffisent à eux-mêmes. Apparemment, les professeurs trouvaient que j’avais une bonne oreille et qu’il valait mieux me diriger vers le violon, car c’est un instrument qui en requiert. Au final, ça m’a plu, mais pas tout de suite… Au bout d’un mois, je voulais arrêter parce que ça demandait beaucoup de travail et une rigueur difficile à adopter quand on a 6 ans. Chaque jour, je rentrais de l’école, je prenais mon goûter et j’allais directement faire une heure de violon. En fait, c’est ma mère qui m’a aidé à ne pas abandonner, elle voulait que j’aie la chance de réussir. Je me souviens qu’elle m’avait dit : ‘Tu as commencé quelque chose, il faut le finir. C’est comme ça. Tu verras que dans la vie, ça se passe ainsi. Tu verras que tu y arriveras et tu me remercieras quand tu seras grande’. Sur le moment, je n’ai pas compris ! Mais aujourd’hui je la remercie vraiment parce que c’est grâce à elle que je fais ce que je fais et que je suis heureuse d’en vivre. Enfin… J’ai commencé à aimer le violon au bout de 4 ans de pratique, quand j’ai commencé à pouvoir jouer et rejouer des morceaux que j’entendais à la radio. Tout s’est accéléré à partir de là, j’étais enfin motivée.

Mediaphore : Vous avez évoqué précédemment la création de votre concept. Quel est-il ? 

Mapy : Mon concept, c’est simplement Mapy. Ce sont des idées qui me viennent et que je mets ensuite progressivement en place. Aujourd’hui, j’ai trouvé ce que j’aime, et ça plaît à énormément de monde. Il y a une vraie communauté qui est présente ! Ça permet à certaines personnes de découvrir le violon, car ce n’est pas un instrument que l’on entend habituellement dans le reggae, la soca ou encore le dancehall. Et pour ceux qui aiment le violon, de se familiariser avec des styles de musique qu’ils n’écoutent pas forcément. J’arrive à faire le lien entre ces deux univers, et j’ai envie de m’investir et de continuer à remplir cette mission agréable. Concernant les vidéos que je publie sur YouTube et Facebook, ce sont des morceaux que j’avais envie de montrer. En fait, auparavant, je faisais seulement des shows, mais après le spectacle il n’y avait pas vraiment de suite, de traces. Sur les réseaux sociaux, des fans m’avaient demandé si j’allais faire des vidéos… Mais j’étais très très réservée, j’avais très peur qu’on me voie jouer et vraiment pas confiance en moi. Même bien avant mon premier show en solo au Bataclan devant 1 500 personnes, lors de l’anniversaire de DJ Jaïro.

 

 

Mediaphore : Alors ce show a eu un beaucoup d’impact dans votre carrière ?

Mapy :  J’avais tellement peur ! Jaïro m’avait proposé de porter un masque pour le spectacle, car il savait que j’étais effrayée. Il voulait que je n’aie pas peur du regard de gens. C’était très bizarre, mais ça m’a donné de l’assurance. Jaïro est un ami de longue date, je le connais depuis que j’ai 17 ans. Il était dans ses débuts et il commençait à mixer. D’ailleurs, il m’avait proposé, il y a une dizaine d’années, qu’on monte un concept de shows en club ensemble, après m’avoir entendu jouer des riddims de dancehall : il aurait mixé et moi joué du violon. À l’époque, je ne trouvais pas ça intéressant alors que lui pensait que ça plairait à beaucoup de monde. Tous les 2 à 3 ans, il me relançait. Et quand j’ai décidé de reprendre le violon, j’ai intégré un groupe du nom de Airplay. J’aime aussi jouer en groupe, car c’est un vrai échange. Nous avions fait une Fashion Week et j’avais posté des photos de réseaux sociaux, aors il m’a appelé pour me dire que maintenant que je joue en public, on doit faire quelque chose ensemble et j’ai accepté le défi. Je le remercie énormément, car c’est grâce à lui que j’ai surmonté mon blocage. C’est quelqu’un qui me soutient au quotidien, même si on ne se voit jamais ! Il est toujours de bon conseil, c’est vraiment comme un frère. Petit à petit, j’ai réussi à vaincre ma peur et les vidéos, c’était l’étape suivante.

 

Mapy : J’ai mis énormément de temps à me lancer. Je pense que mon problème était lié à ma formation au Conservatoire. Lorsque l’on pratique le violon, on nous apprend à être proche de la perfection et quand c’est presque excellent, ce n’est toujours pas excellent. Il faut constamment s’améliorer, corriger la moindre note, le moindre détail, donc on n’est jamais satisfait alors qu’on pourrait jouer de bons morceaux tout simplement. Aujourd’hui, j’ai compris que la perfection n’existait pas. C’est à New-York que j’ai réalisé ma première vidéo. J’étais accompagnée d’amis musiciens donc c’était plus facile pour moi. Nous avons eu de très bons retours. Ensuite, j’ai commencé à tourner des vidéos dans lesquelles je suis seule face à la caméra. Dans la première que j’ai mise en ligne, j’étais au milieu de la rue ! Nous avons mis 5 heures pour la tourner entre les voitures qui circulaient, les passants qui nous prenaient et le téléphone qu’il fallait aller recharger… C’était vraiment drôle. En plus, je jouais un morceau de soca que j’adore, qui s’appelle Too Real de Kerwin Dubois. Maintenant, j’y ai vraiment pris goût.

 

 

Mediaphore : Est-ce que vous avez eu des difficultés à casser les clichés qui pèsent sur le violon ? Le fait que ce soit un instrument que l’on associe généralement à la musique classique.

Mapy : Oui, j’avais énormément de difficultés jusqu’au jour où j’ai décidé de m’assumer complètement et de faire du violon à ma façon. Je suis violoniste, je viens de La Réunion, j’aime la culture caribéenne, j’ai beaucoup voyagé. J’estime avoir une certaine ouverture d’esprit que beaucoup dans le “milieu classique” n’ont pas forcément. C’est un milieu un plus fermé, qui a du mal à s’ouvrir à d’autres musiques. Je sais que j’ai l’air de faire une généralité, mais je parle de mon expérience en France. Ça n’a pas été facile, même avec mes camarades de promotion. Ils me disaient que je faisais de la “musique soleil”. Je me sentais dénigrée. Après, certains se sont vraiment intéressés à ce que je faisais. Et au final, une de mes camarades a quitté le classique pour faire de la musique celtique. Une autre est maintenant violoniste de rock. La musique c’est vraiment un partage. Il faut être épanoui et arrêter de craindre les jugements.

Mapy : Dans d’autres pays, les choses sont différentes. Je pense entre autres aux États-Unis. Il y a des violonistes hip-hop là-bas. Le plus connu s’appelle Damien Escobar et j’ai fait sa 1ère partie le mois dernier à Atlanta. Quand j’ai repris le violon, j’avais du mal à le tenir comme je l’avais appris au Conservatoire et il me disait que ce n’est pas grave. Il me répétait : « Sois toi-même ! » Il y a aussi le groupe Black Violin. Ils sont dans le milieu depuis 10 ans. Ce sont des mentors qui sont devenus des amis, puis de la famille. Ils me donnent énormément de conseils, car ils ont aussi connu des difficultés et victimes des stéréotypes. À l’inverse, dans le milieu hip-hop, reggae, dancehall, j’ai eu des difficultés à expliquer le fait que je sois une violoniste qui aime ces genres de musique. Le violon reste pour beaucoup un instrument relié à la musique classique. Aujourd’hui c’est un défi pour moi de montrer que violon et musiques hip-hop et caribéenne sont compatibles et fonctionnent très bien ensemble. Aujourd’hui, un enfant qui joue du violon ne doit pas se dire qu’il jouera du Mozart ou du Beethoven toute sa vie. Il n’a pas à se dire que s’il n’a pas sa place dans un orchestre symphonique, dans un quatuor ou devient pas soliste, qu’il ne réussira pas. Il y a plein d’options ! Et l’objectif ultime auquel nous sommes préparés au conservatoire n’est pas forcément le Saint graal pour tous. Il ne faut pas prendre cela pour un échec. J’ai mis des années à le comprendre et depuis que j’ai eu ce déclic, rien ne peut m’arrêter.

Mediaphore : Quels sont vos futurs projets ?

Mapy : En ce moment, je travaille sur mon premier album. C’est un sacré défi, car c’est un album de violon, dans un style que j’aime et qui me ressemble. Je fais mes propres compositions, mais je travaille aussi avec différents producteurs de musique et des compositeurs de reggae dancehall hip-hop et soca. Ils sont originaires des Antilles et de la Caraïbe anglophone. J’aimerais vraiment que ce projet aboutisse pour montrer concrètement qu’il est réalisable et aussi pour représenter notre culture, car nous le sommes pas assez. Nous n’avons pas beaucoup d’ambassadeurs dans la musique classique, par ailleurs. J’envisage aussi de m’installer aux États-Unis. C’est un autre projet qui est en train de se mettre en place. Là, je fais le va-et-vient entre New York et la France, car j’ai des prestations en Europe, notamment à Londres et en Italie. Au mois de décembre, j’ai une petite tournée dans les Caraïbes. Je serai en show à Saint-Martin, Saint-Barthélémy, en Martinique, également en Bahamas. Ensuite je repars à New York, prochainement, je fais la première partie d’un violoniste hip-hop. Je suis tout le temps dans l’avion ! Je ne vais pas me plaindre, car j’adore ça et c’est un rêve de petite fille que je suis en train de réaliser.

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