L’annonce récente du décès d’un des deux lamantins récemment arrivés en Guadeloupe a relancé la question de l’utilité de réintroduire l’espèce dans les eaux de l’archipel. Sur les réseaux sociaux comme ailleurs, l’heure était plutôt au scepticisme mais pour le Parc National de Guadeloupe, le programme de réintroduction est clairement stratégique. Explications.

Arrivé en provenance de Singapour il y a quelques semaines, un des deux lamantins (Junior) est décédé au début du mois d’octobre. Junior faisait partie des deux premiers lamantins à rejoindre le programme de reproduction en captivité afin de réintroduire l’animal dans la baie du Grand Cul-de-Sac Marin. A l’annonce de ce décès, les réactions n’ont pas tardé sur les réseaux sociaux. Particuliers comme experts ont débattu vigoureusement notamment sur l’origine de la présence de ces mammifères en Guadeloupe et surtout leur réelle utilité.

Tout d’abord, il faut savoir que les populations de lamantins tendent à disparaître partout dans le monde. Dans l’optique d’éclaircir les lanternes des plus sceptiques, le Parc National de la Guadeloupe a tenu à justifier leur présence en quelques points :

  • le retour de cette espèce dans le Grand Cul-de-Sac Marin présente divers intérêts et enjeux : participer à la conservation régionale du lamantin au travers d’un protocole de réintroduction reproductible. Ce savoir faire pourra venir en aide aux territoires qui voudront renforcer ou reconstituer des populations sur une aire de répartition vaste où l’espèce est souvent menacée. A terme, il pourra contribuer à reconstituer progressivement une population dans les Petites Antilles, d’où il a totalement disparu et de reconnecter les populations de lamantins des Grandes Antilles à celles d’Amérique du Sud,
  • reconquérir un élément fort du patrimoine naturel et culturel de la Guadeloupe, détruit par nos ancêtres il y a seulement un siècle. En effet le lamantin a inspiré de nombreux contes et contines de Guadeloupe en prenant l’aspect d’un un être magique, Manman d’lo. C’est une sorte de divinité aquatique le plus souvent sympathique, toujours prête à rendre service et à venir au secours d’autrui. Exceptionnellement, elle prend l’aspect d’une sorcière maléfique. En outre, le lamantin a été très présent dans la culture caraïbe pré-colombienne et a inspiré les artistes de l’époque. En témoigne une gravure nommée « la roche manati » située dans la commune de Capesterre et découverte en 1989, suite au passage du cyclone Hugo,
  • faire du lamantin l’ambassadeur de cet espace extraordinaire et menacé qu’est la baie du GCSM et le faire participer à la prise de conscience des enjeux écologiques par les décideurs comme par les citoyens. Faire de ce projet une action positive et
    mobilisatrice,
  • rappeler l’importance des herbiers sous-marins dont les lamantins dépendront et dont les services écologiques (protection contre l’érosion, nurserie, frein à la houle, oxygénation…) sont mésestimés,
  • redonner aux herbiers de la baie un équilibre lié à la présence de ce grand herbivore de nature à stimuler la productivité de ces écosystèmes.

Quelles peuvent être les conséquences écologiques de ce projet ?

Le Grand Cul-de-Sac Marin était un site de présence historique du lamantin et une importante population y avait élu domicile au côté des tortues marines elles aussi abondantes. Si l’on s’attache à sa nourriture première qui sont les herbiers sous-marins à phanérogames, ils représentent encore aujourd’hui de grandes surfaces, soit 5 000 ha en forte densité capable de nourrir une belle population.

Durant la phase préparatoire, diverses études ont été réalisées notamment sur l’impact que pourront avoir les lamantins sur les herbiers du Grand Cul-de-Sac Marin après un siècle d’absence. De façon évidente, les lamantins auront un impact sur cet écosystème en les broutant de manière indifférenciée (c’est à dire qu’ils mangent les feuilles sans les sélectionner jeunes ou âgées, avec ou sans épiphytes) mais il peut être positif pour le milieu. En effet, les fèces seront des engrais naturels et le broutage pourra permettre une meilleure régénération végétale ainsi qu’une diversification spécifique, telle une vache dans une prairie.

Les animaux accueillis par le Parc national participent à un programme de reproduction. Ce programme concerne exclusivement des individus élevés en captivité et ceux ci ne sont pas voués à être relâchés dans le milieu naturel. En revanche, les individus nés au centre et à fort potentiel de relâché seront introduits dans le Grand Cul-de-Sac marin dans les années à venir.

Étant une première mondiale, il est difficile de s’avancer quant aux effets exacts des lamantins sur les herbiers et leurs espèces associées (lambis, oursins…) mais cette question sera soigneusement étudiée, explique t-il sur leur site web. Ils seront réintroduits dans le milieu de manière très progressive, les impacts de sa présence sur la diversité et la dynamique des herbiers seront très progressifs.

Comment ce projet est-il financé ?

C’est bien connu, l’argent est souvent au centre de polémiques, c’est sûrement pour cela que le Parc National de la Guadeloupe a dévoilé les chiffres du projet. Selon les informations disponibles en ligne, le projet est financé par le programme LIFE : L’Instrument Financier pour l’Environnement et ce, pour 5 à 6 ans. Un programme à travers lequel l’Union Européenne cofinance des projets de protection et de conservation de la nature.

De 1992 à 2013, le programme LIFE a co-financé 4000 projets dans toute l’Europe, contribuant à hauteur de 3,1 milliards d’euros à la protection de l’environnement. Depuis 2007, les DOM peuvent répondre à ces appels à projets.

Selon la structure, si la candidature du Parc national n’avait pas été retenue, la somme allouée aux projets environnementaux initiés et pilotés au sein de l’Union Européenne, elle aurait été mise à disposition d’un autre pays. Il s’agirait donc une grande opportunité pour la Guadeloupe en terme de retombées économiques et de création d’emploi. En effet, 8 postes sur 9 ont été créés par le parc pour mener à bien ce projet et de nombreux entrepreneurs guadeloupéens ont bénéficié ou bénéficieront de cette source de
financement (construction des locaux et du bassin, nourriture pour les animaux, entretien du centre, impression et conception des divers outils de communication, …), ajoute t-il.

A chacun désormais de se faire son opinion sur ce projet qui aura eu le mérite d’attirer l’attention des Guadeloupéens sur les problématiques environnementales et l’importance de conserver des espèces en voie de disparition. Reste maintenant au Parc National de la Guadeloupe de poursuivre sur sa lancée afin de prouver à la population guadeloupéenne l’importance de conserver son patrimoine naturel et culturel.

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